
Ouvrir les yeux, découvrir le monde, ne plus me faire manger par cet inconscient qui s’agite en moi, le refouler six pieds sous terre. Là, qu’il pourrisse en moi, en silence, mais qu’il ne me pourrisse plus la vie.
A la naissance déjà, mes paupières semblaient ne pas vouloir s’ouvrir. Rester encore quelques temps dans l’illusion. Le bruit ambiant métallique me suffisait à comprendre que j’étais passée de la douceur foetale à un univers inconnu. Plus aucun son n’était feutré, on me touchait, on m’auscultait, je voulais seulement revenir en arrière, dans cette chaleur amniotique. Alors, si en plus il avait fallu que j’ouvrisse les yeux, vous comprendrez aisément que j’avais déjà assez à gérer avec ces nombreux stimuli.
Je les ai bien sûr ouverts, mais très souvent je les maintenais fermés. Je me détournais de mes jouets multicolores, de toutes ces lumières criardes et préférais bloquer la lumière avec mes poings tout en babillant.
Plus grande, c’est la musique qui m’a sauvée. Je pouvais jouer en fermant les yeux tout en ressentant des émotions. Je me reposais de toute cette lumière. Le son de mon piano, ces notes qui défilaient en moi m’étaient suffisantes. Mais là encore, parfois, je mettais un casque pour atténuer le son de mon instrument, le mettre en sourdine et retrouver des accents lointains de ma vie foetale.
Finalement je n’aurais jamais voulu venir au monde.
Et puis, j’ai rencontré Pierre. Il avait bien fallu que je le regardasse ! Ce sont d’ailleurs ses profonds yeux noirs qui m’avaient tout d’abord chamboulée. Ses boucles sombres avaient fait le reste. Pour lui, grâce à lui, je pouvais enfin m’entrouvrir au monde, et m’abandonner à lui.
Mais c’est définitivement samedi dernier qu’un arc-en-ciel est venu me percuter. Là, ma mère, celle qui n’a jamais eu vraiment de gestes tendres envers moi, la seule qui aurait pu me donner l’envie de découvrir, m’a avoué un secret.
Avant moi, alors que mon père et elle n’étaient que de fringants adolescents, une petite fille était née. A cette époque-là, les examens médicaux n’étaient pas aussi poussés qu’aujourd’hui, ils n’avaient pas vu cette malformation cardiaque avant la naissance. Elle était morte très jeune, avant son premier anniversaire. Mais déjà ils avaient remarqué qu’elle ne voyait rien. Ses yeux, ses très jeunes yeux n’avaient jamais vu la lumière.
Et cette petite fille était morte sans voir le jour.
Ce secret, si profondément enfoui, n’avait pu être déterré lors de ma naissance. Et puis, les choses étaient allées de travers dès les premiers mois. Ma mère ne comprenait pas pourquoi moi la vivante, la fille en bonne santé, je me bornais à fermer les yeux. J’avais de la chance, et je n’en profitais même pas.
Ma mère n’avait jamais pu se résoudre à me l’expliquer, elle avait préféré se détacher de moi, celle qui avait tout sans en vouloir.
Alors depuis cette révélation, j’ai décidé de ne plus fermer les yeux, ou plus exactement le moins possible. A 17 ans, voici ma seconde naissance. Cette fois c’est la bonne. Epaulée par Pierre, je me sens invincible. Il y a tellement de jolies choses à regarder quand on prend le temps de s’y attarder.
Enfin, parfois il y a aussi des importuns qui, dans le métro, nous aveugle de leur flash. Cet océan de lumière me donnerait presque envie de lui faire manger son appareil.
Il me faudra tout de même du temps pour apprivoiser le monde.
***
Et voici les liens vers vos textes :
- Gwenaelle : Next stop
- Marine Rose : Chéri, il faut que je te parle
- Amélie : Jour de noces
- R Shakti : La belle et le photographe
- Valentyne : Brève de métro
- Jean-Charles : Un dimanche pas comme les autres
- Julie Mallauran : A l’aube d’un tournant de ma vie
- Garance : Dernière demeure
- 32 octobre : Mémette et elle
- Miss So : Le temps d’un regard

C’est rigolo, je l’avais l’appelé Pierre aussi le jeune homme, avant de changer…
Au fait, Effusion de mots, c’est le nom du blog,
Très joli texte !
Voici le mien :
http://salveragazzi.wordpress.com/2011/10/10/le-temps-dun-regard/
Bonne journée
Miss So
J’ai détesté me retrouver dans cette angoisse originelle…
J’adore le principe d’ »Une photo, quelques mots » !
Je crois que mon inconscient et surtout ma lecture d’Ernaux « l’autre fille » m’ont guidée fortement pour ce texte.
Parfois c’est impudique d’écrire !
Miss SO : j’ajoute ton lien !
bonne soirée
les secrets de famille se dévoilent un jour et …
la psychogénéalogie s’attache à traiter de ces blessures-là …
R.shakti
@ Amélie Comme quoi une photo peut apaiser parfois
@ Jean-Charles Elle a bien fait . il a une tête à claques. Texte très bien vu
@ Julie Un texte qui va parler à beau coup… et là un espoir au bout… peut-être
@ Marine Rose Je m’imaginais tenir la caméra et être dans sa tête à elle
@ Mathylde Un dialogue sans paroles mais si réel entre ces deux femmes
@ R shakti Les deux points de vue de part et d’autre de l’appareil photo
@ Valentyne Une belle écriture mise au service de ces deux femmes qui se parlent sans le savoir
@ Miss So Émile va-t-il s’en remettre ?
@ Zelda Très riche idée que ce dernier voyage
@ Leiloona Une histoire bouleversante
Je vise donc mais la jeune fille me voit d’où son regard de surprise. Cela donne cet effet étrange de regard contradictoire avec le sentiment d’origine, et que je trouve presque plus intéressant que s’il n’y était pas. Ensuite j’ai souri, elle m’a souri, et n’ai pas reçu de mandales
Sinon j’ai pris la peine de réagir pour donner mon point de vue sur l’histoire de R.shakti directement dans son blog.
Je crois qu’aujourd’hui nous faisons plus attention à ces petits riens qui peuvent pourrir l’existence … Du moins je l’espère.
@ 32 Octobre :
Merci !
@ Amélie :
Oui, c’est vrai que nous ne pouvons être parfaits. Nous commettons forcément des impairs. Mais je crois qu’il n’est jamais trop tard pour dire.
Je te remercie pour ce commentaire.
@ Kot :
Oui, pour cette photo le regard de cette jeune femme n’était pas voulu, et pourtant c’est lui qui donne cette couleur si particulière à cette photo. Sans lui, nous n’aurions eu « qu’un » couple amoureux !
J’ai lu aussi ton intervention sur le blog de R. Shakti.
Effectivement demander l’autorisation serait un vrai casse-tête pour toi. Et je te suis complètement quand tu parles de « photo humaniste ». Photo sociale aussi : elles sont le reflet d’une époque, la nôtre, même si ce n’est qu’une infime partie de notre société.