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Рудий ліс, Ecriture en atelier n°247

© Anselme

Chante, chante ma plaine, ma terre, mon âme, ouvre tes plaies de sulfure chthoniennes, et déverse tes larmes ambrées dans le calice verdâtre de cette herbe irisée. Combien de fois ai-je foulé de mes pieds d’ours cette parcelle qu’acheta jadis mon père ? Jusqu’où ai-je enfoncé la corne de mes sabots dans ton antre bénie ? Là, tout contre l’écorce rugueuse de cet arbre, combien d’amour ai-je donné à Ludmilla ? Aujourd’hui, une courbure encore invisible a vu le jour.
De cette herbe il ne restera rien.

Il est temps, maintenant, de montrer aux hommes ton véritable visage. Secoue-les de tes doigts de dentelle noire, frappe leur cou saillant de tes banderilles, et assomme-les de ton sceptre souverain : bientôt un trône inouï verra le jour. Débarrassée d’une imposture qui n’a que trop duré, calcinée par un souffle actinifère, une forêt rousse s’élèvera, et des pins nus et noirs prendront racine comme une armée de cent hommes.

Je serai pour un temps encore celui qui trace de mes mains charrue ta terre nacrée.  Je me tiendrai droit et honorerai tes oripeaux étincelants. Puis, l’une après l’autre, les particules de mon corps déliquescent tomberont en gouttelettes dans les sillons de ton tchernoziom et formeront de façon éparse un nouvel âge d’or où l’homme sera le grand absent.

©Alexandra K, le 1er janvier 2017

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Le texte de Bénédicte :

Il fait froid. Vraiment. Nous inspirons des lambeaux de brume et expirons des nuages. Le sol crisse sous nos pas. Nous sommes bien couverts, si bien qu’il en devient même compliqué de s’embrasser. Ce n’est pas grave, ce sera pour tout à l’heure quand nous serons rentrés à la maison…

Cette maison, qui semble au bord du bout du monde, tournée vers cet infini de campagne, est en fait adossée au village. C’est l’aspect magique de cet endroit. Si nous étions sortis de l’autre côté, nous aurions déjà salué une quinzaine de personnes à qui il aurait été impensable de ne pas te présenter. Mes grands-parents vivent ici toute l’année depuis qu’ils ont arrêté de travailler. Je ne suis pas certaine que mon père et ma mère fassent la même chose, ils sont pour le moment extrêmement citadins. Comme toi mon amour. Mais moi je m’y sens vraiment bien, j’y ai passé d’innombrables vacances et j’ai des souvenirs plein les poches….

Quand tu es rentré des Etats-Unis, nous avons eu un peu de mal à nous retrouver….Après les premiers jours traversés au plus vite dans une sorte d’apnée émotionnelle, mon penchant naturel pour la solitude a refait surface. Le monde autour de moi a retrouvé sa densité, j’ai reconstitué ma réserve de livres, mis dans le réfrigérateur des trucs que tu n’aimes pas, comme le jus d’orange avec pulpe du matin, les harengs fumés qui puent et le sorbet citron avec des petits morceaux de zeste qui restent entre les dents. J’ai fait une orgie de films japonais, ceux où tu t’endors sur mon épaule, et j’ai redécouvert le fait que la vie est autre chose qu’un désert à parcourir sans fin quand tu n’es pas là….

Du coup, lorsque tu m’as prise dans tes bras à l’aéroport, je n’y ai pas retrouvé immédiatement ma place. Je me suis sentie gauche, maladroite, étourdie par ce chien fou qui envahissait ma bulle. L’appartement m’a soudainement semblé minuscule. Tu n’arrêtais pas de le parcourir à grandes enjambées en semant des affaires partout, tu parlais beaucoup, des paillettes de New-york plein les yeux. Tu me déposais en passant des bisous dans le cou, et moi j’essayais de rassembler en un seul morceau tous mes sentiments éparpillés. J’ai compris que tu avais senti ma raideur, ma timidité tout à l’heure, et qu’avec l’intelligence qui te caractérise tu me laissais mine de rien le temps de déplier doucement mes pétales. Et tu as eu raison d’attendre….

Aujourd’hui en t’emmenant ici, c’est de mon territoire que je te fais cadeau. Cela t’aidera peut-être à mieux comprendre la sauvageonne que je suis….

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Le texte de Nady :

Derrière la brume matinale,

Ou le crachin de Bretagne de ces jours là…

Sous les rayons d’un soleil éclatant,

Ou le poids des flocons de neige tombant,

Tu te dresses toujours là.

Fier et droit la plupart du temps,

Fort, souvent, pleureur, parfois,

Tu nous déclines toujours dès les premiers regards ta véritable identité.

Tes racines sont souvent profondes,

Saines si l’on te retrouve à toutes les saisons,

Longues et bien protégées par la mère Terre.

Tes branches, elles, s’élancent, telles des œuvres d’Art, vers le père Ciel.

Tel un danseur prêt à s’élancer sur la scène,

la connexion est ainsi parfaite entre ces deux univers.

Il t’arrive aussi dans certaines régions du monde où il fait souvent beau,

de déployer tes branches à l’horizontal pour nous protéger de ton ombre quand il fait chaud,

mais là on aime aussi te photographier car tu es super beau.

A chaque fois tu es toujours différent : une originalité par ci, comme le fait de pencher sur ce cliché, pour montrer que tu sais occuper l’espace,

Un tronc imposant par là pour prendre place.

Oh, ne t’inquiète pas, ce ne sont pas là des reproches !

Car tu n’imposes pas ta présence avec brutalité, indécence et vulgarité.

Non, tu sais être là et te laisser admirer tant que la folie des hommes ne décide pas de t’abattre et te remplacer,

Par du béton, des routes ou des parcs touristiques sur des surfaces illimitées.

Ton feuillage renait à chaque printemps,

Il se fait dorer la pilule l’été et marque sa fin de vie en tombant sur les dernières notes de l’automne.

Mais toi, tu es toujours là et prêt à hiberner tout l’hiver grâce à la sève chaude qui coule dans tes veines tout le long de ton tronc.

Ton tronc…. Dois je m’appesantir sur cette partie de toi que j’adore, surtout quand il est imposant et large ?

Pour toi, pas besoin de fessiers bien rebondis

Dans un boxer moulé bien sexy,

Pour que j’accours t’enlacer

De mes bras et y puiser plein d’énergie !

Et quand mes bras ne suffisent pas pour te contourner,

Ma garde rapprochée se plait à unir ses mains aux miennes pour t’embrasser tout entier !

J’arrête là ma déclaration insensée,

Pour ne pas te gêner.

Mais sache une chose : qu’importe la région du monde où je te vois, je ne me lasse jamais de te repérer et t’analyser dans ton ensemble et tes subtilités.

Arbre du monde, tu es symbole de la vie qui passe ici bas, peuplée de l’Humanité dont je fais partie pour une durée pas vraiment indéterminée.

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Le texte de Manue :

C’était comme si le jour soudain se levait.

C’était comme si les larmes ne couleraient plus que de bonheur.

Comme si désormais un autre monde surgissait au milieu des brumes.

Pourtant, ce jour-là, en regardant cet arbre du fond de son lit, elle se demanda si d’aventure elle ne deviendrait pas ermite et ne se construirait pas une cabane dans ses branches, histoire d’oublier que la peine est sans fin, que l’amour fait souffrir puisque l’autre peut mourir en la laissant toute seule et que, pour couronner le tout, la Terre ne tourne plus rond, bien que Foucault, son pendule et les forces d’attraction des étoiles disent le contraire. De toute façon c’est à peine si elle a compris l’explication du guide, et si ça se trouve Foucault et lui se trompent complètement. Et si la planète vivait sa vie au milieu de la galaxie sans se soucier des bipèdes qui l’habitent, la pillent et se massacrent entre eux sans voir l’essentiel ?

Bref. Elle se disait que si elle ne se préoccupait de personne, si sa seule joie était de voir les feuilles pousser et les fleurs s’épanouir, son existence serait plus simple. De temps en temps, un oiseau se poserait près d’elle, à l’occasion une vache viendrait ruminer près de son tronc et les araignées seraient ses copines. Mouarf … non … hypothèse non valide … La belle perspective de devenir ermite au milieu de la nature s’éloignait pour cause de cohabitation impossible.

Lui restait la possibilité de s’enfouir sous la couette et d’attendre. Mais attendre quoi ? Que les personnes qu’elle aime soient éternelles ? Mouais … Que Merlin trouve le bon élixir ? Il cherche, il cherche, mais c’est le bordel dans son laboratoire … ! Que les hommes deviennent moins bêtes ? Bof. Passons. Que son fils trouve son paquet de céréales ET son bol ET le lait sans avoir besoin d’aide ? Impossible … Il allait falloir qu’elle se lève. Et briser son vœu d’ermite sous couette.

Bon. Il ne lui restait donc plus qu’à accepter la réalité et ouvrir les yeux.

C’était une belle journée pour redécouvrir le monde alors que la brume se levait et que le soleil s’obstinait à vouloir percer. Un instant suspendu. En ouvrant son cœur, elle pouvait presque voir des lutins danser autour de son arbre c’est dire ! Note au lecteur manquant de poésie, ou d’imagination face à ce paysage campagnard : imagine dans ta tête Christophe Colomb découvrant l’Amérique, le brouillard se lève, un oiseau apparaît dans le ciel, la musique symphonique démarre et la terre promise apparaît, mille fois rêvée, si souvent espérée, … voilà … rouvre les yeux lecteur et imagine la, elle, sortant ébouriffée de la couette, les larmes encore à peine sèches et regardant par la fenêtre. Les rires fusaient dans la maison. Les réseaux sociaux s’agitaient. Les uns et les autres étaient là, tout proches ou lointains. Ils l’aimaient comme elle les aime. Le jour se levait enfin pour elle. Le bonheur serait-il si intense si la peine n’existait pas ? Un rayon de soleil réchauffait son cœur. Nul doute qu’aimer est dangereux, mais vivre à côté des araignées, seule, terriblement seule, aussi, encore plus (non ?). Et, laissant là ses projets d’ermite, elle décida de vivre.

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Le texte de Valérie :

Qu’il est triste aujourd’hui le terrain de jeu de mes vacances d’enfants. Mon rire y a raisonné plus d’une fois pourtant.

J’adorais venir dans ces immenses prairies avec Maurice, le voisin de mes grands-parents. Il avait des vaches et quand je quittais ma banlieue pour les vacances j’aimais partir avec lui et ses bêtes. Il était un peu bougon Maurice mais la vie n’avait pas été tendre avec lui. Je ne le sus que plus tard. Il avait sans doute voulu me protéger toutes ses années.

Quand on partait tous les deux avec ses vaches et Pitou son chien, c’était la fête. Il retrouvait le sourire le temps de notre longue escapade. Moi, je me ressourçais. Je courrais dans tous les sens, je me roulais dans l’herbe, je jouais avec le chien à qui j’envoyais un bâton toujours plus loin et qui, ravi partait à toutes jambes le chercher et me le ramener. Maurice me racontait des histoires des gens du village, m’expliquait le vêlage de ses bêtes, la traite, l’attaque de son troupeau par un loup une sombre année. Mais jamais, il ne parlait de lui.
Avec lui, j’avais le droit de tout faire. Ou presque. Il n’y a qu’une chose qu’il ne voulait pas que je fasse : grimper dans les arbres et dans celui-là en particulier. J’en avais pourtant envie mais à peine avais-je posé mes mains sur le tronc que je sentais son regard s’assombrir, il fronçait les sourcils et ses lèvres se mettaient à trembler. Alors je me contentais juste d’une petite caresse et comme si de rien était je me remettais à courir.

L’année de mes quinze ans je compris beaucoup de choses. N’ayant pas de lycée dans ma ville, je dus aller à celui de la ville voisine. Changer d’environnement me permit de rencontrer plein de nouvelles personnes. Une en particulier, Claire. Claire, qui le jour de la rentrée s’était assise à côté de moi et qui depuis faisait battre mon coeur étrangement. Aux vacances de la Toussaint, Maurice me demanda comment s’était passée ma rentrée et il fut le premier à qui je dévoilai mon amour naissant.
-« Alors ta rentrée au lycée?
– C’est trop bien! Les profs sont cools. C’est un peu plus dur que l’année dernière mais ça va. Et j’ai fait la connaissance de plein de nouvelles personnes.
– C’est bien.
– Je crois même que je suis en train de tomber amoureux.
– Ah…
– Ah? C’est tout ce que ça te fait? Mon coeur est chaviré chaque fois que je la vois et toi, le premier à qui j’ai choisi d’en parler, tu me dis « Ah… »? N’as-tu donc jamais été amoureux toi ou quoi ??
– Si!
– Si? Elle était comment? Tu ressentais quoi?
– Je n’aime pas trop en parler, tu sais.
– Depuis le temps que je te connais, je ne t’ai jamais vu avec une femme.
– Oui c’est vrai. C’était il y a longtemps. Tu n’étais pas né.
– Tu n’es jamais retombé amoureux depuis?
– Jamais.
– Raconte-moi!
– Trop douloureux.
– Je croyais être ton ami. En fait, je ne sais rien de toi.
– C’est vrai mais c’est sans doute mieux ainsi. Tu m’apportes beaucoup, tu sais. Je ne peux rien oublier, je vis avec mon passé mais au moins quand tu es avec moi, mon chagrin s’atténue pour un temps. Ton insouciance me fait du bien.
– Peut-être mais tu pourrais me faire confiance et me raconter. Je suis grand maintenant.
–  J’ai tellement peur que notre relation change quand tu sauras. Je ne veux pas que tu aies pitié de moi.
–  Je t’en prie.
–  Tu vois cet arbre?  Oui, celui-là, que depuis petit tu rêves d’escalader. A ses pieds, il y a une partie de moi. J’avais vingt-deux ans. Au 14 juillet avec des amis, nous étions allés au bal du village voisin. Mon regard a croisé celui de Louise. J’étais troublé. Comme toi avec Claire, mon coeur s’emballait étrangement. Toute la soirée, je l’ai cherchée des yeux, sentant mes joues rougir à chaque oeillade. Mes amis dansaient comme des fous, invitant de jolies filles. Moi je n’osais pas bouger, assis dans un coin. Jacques invita une de ses copines à boire un coup et c’est ainsi que nous échangeâmes nos premiers mots. Je l’ai surtout écoutée ayant l’impression de bafouiller à chaque fois que je voulais dire quelque chose. Il y eut un rock. Jacques invita sa copine.

-« Tu danses? » Me dit très naturellement Louise.
– Je ne sais pas danser, je vais t’ecraser les pieds.
– Ce n’est pas grave. Viens »

Ce fut un moment inoubliable! Nous avons ri le reste de la soirée. Puis, nous nous sommes revus le lendemain et les jours suivants. Nous ne nous quittions plus. Louise était couturière. Elle avait des mains en or. Moi, j’aidais mon oncle charpentier. Nous avons très rapidement envisagé le mariage et pour notre plus grand bonheur Louise est tombée enceinte. Son ventre s’arrondissait doucement, ses seins aussi. Elle était resplendissante. Je prenais un plaisir fou à poser mes mains sur notre bébé en devenir. Sentir ses petits gestes, lui parler, lui chercher un prénom de fille et un de garçon car à l’époque on ne pouvait savoir le sexe…Tant de moments de bonheurs partagés avec ma Louise.
– Elle est belle votre histoire Maurice.
– Elle aurait pu oui mais Dieu en a décidé autrement. Je ne sais ce que j’ai fait de mal, ce que nous avons fait de mal…le saurais-je un jour? Ce que je sais c’est qu’au moment où nous étions les plus heureux du monde, Dieu me l’a fauchée et notre bébé avec. Un soir en rentrant du travail, le sourire aux lèvres, comme tous les soirs au moment de les retrouver, je me suis trouvé face à une flaque de sang dans laquelle gisaient ma Louise et notre enfant.
– Non! Non ! Ce n’est pas possible, c’est affreux. Que s’est il passé, Maurice?
– Tu vois pourquoi je ne voulais pas t’en parler.

– Raconte-moi, s’il te plait, lui dis-je la gorge serrée.

– Du jour au lendemain tout s’est effondré. Louise a fait une fausse-couche à six mois. Elle était seule à la maison. Ninon, c’est le prénom que l’on avait choisi si c’était une fille, a cru qu’elle était prête sans doute. Mais ce n’était ni son cas ni celui de ma Louise dont le visage était marqué par une douleur énorme. Je suis arrivé trop tard ce soir là. Je n’ai rien pu faire. Leur coeur s’était arrêté de battre à toutes les deux avant même que je n’arrive. J’ai hurlé si fort quand j’ai compris que les voisins sont arrivés. Ils m’ont trouvé à genoux. Je ne me suis jamais relevé depuis. J’aurais voulu partir avec elles là-haut, m’éteindre moi aussi. Mais il a fallu continuer à faire semblant toutes ces années. Plus de cinquante ans qu’elles sont parties.
– Mon pauvre Maurice. Je suis désolé., sanglotai-je.
– Tu n’as pas à l’être. A la mort de mon père j ai récupéré ses bêtes. Sans elles et sans toi, je ne sais pas ce que je serai devenu. Au pied de l’arbre que tu aimes tant il y a les cendres de Louise et de Ninon. Voilà pourquoi je ne voulais pas que tu grimpes dessus. Moi aussi petit c’était mon arbre préféré quand je montais les bêtes avec mon père.
– Je comprends mieux Maurice.
– Promets moi que quand ce sera mon heure, tu nous réuniras tous les trois au pied de cet arbre.
– Je te le promets. Tu peux compter sur moi. »

Ce jour est arrivé. Depuis que tu m’as raconté ton histoire, tu as subi bien d’autres misères. Tu as perdu ta mère et pour des questions d’héritage tu as dû te séparer d’une partie de leur terrain. Tu as gardé la partie du bas plus facile d’accès avec les vaches. Il a fallu que tu te battes contre ces charognes de l’immobilier pour que ton arbre reste sur ta partie de terrain. Mais malgré la maladie qui t’affaiblissait déjà, tu as gagné la bataille.
Après la cérémonie que tu as voulu des plus simple, comme tu l’as été toute ta vie, j’ai récupéré l’urne. Comme je te l’ai promis et malgré les interdits, je suis là avec ma pioche. Je devrais être triste de quitter mon vieux copain, celui avec qui j’ai tant partagé …mais j’ose espérer que comme tu l’as cru toute ta vie, tu vas enfin les retrouver. Alors caché derrière le brouillard et après avoir séché mes larmes, je souris. Je te souris. Je vous souris à tous les trois.

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Le texte de Terjit : 

« J’ai attendu si longtemps cette première nuit ensemble, je l’ai tant espérée, que j’avais besoin de m’assurer que tu étais bien là, que je ne rêvais pas.  Alors pour laisser mon corps reprendre doucement ses esprits après les heures passées à s’aimer, je suis restée étendue à côté de toi et je t’ai veillé. J’ai regardé ton corps nu posé sous les lueurs de la lune, le filtre des rideaux formait un quadrillage délicat, presque invisible, comme si chaque parcelle de ta peau avait son identité propre qu’il fallait deviner. Certaines évidentes comme celle de ton oreille faite pour les messages secrets, de ta nuque pour t’attirer à moi, ou de tes reins pour y caler mes mollets et te maintenir en moi. Mais toutes ces autres encore inconnues, sont-elles faites pour les caresses, pour les plaisirs cachés, ou pour d’autres choses encore ?

La fraicheur de la nuit commençait à prendre le dessus sur ta chaleur naturelle alors je t’ai couvert pour que tu n’aies pas froid. J’étais amusée de voir comme tu t’es enfoui sous la couette, pour devenir presque invisible, comme un enfant. J’étais émue de sentir ta chaleur, d’écouter ta respiration, de t’avoir enfin pour moi, mon bel amant.

Aux premières lueurs du jour je t’ai laissé tranquille. J’ai doucement déposé un baiser sur ton front et je suis sortie de la chambre sans un bruit, te déranger aurait été un affront.

Comme tous les matins pour me réveiller j’ai pioché un disque au hasard, hier c’était Satie, ou Tchaïkovski je ne sais plus. Ah non c’était Mozart. Aujourd’hui ma main vient de choisir Chopin, une douce sonate pour accompagner le matin brumeux, un petit air de rien du tout, d’une simplicité qui a le pouvoir de rendre heureux. Pour prendre le poult du jardin je sors sur le petit balcon branlant, je n’ai pour apprivoiser le froid qu’une couverture et mon thé brulant. Doucement le soleil évapore la brume, timidement il apporte une douce tiédeur qui sonne le réveil de la nature. Il fait encore froid, bien sûr, mais elle suffit à faire sortir les oiseaux de leur torpeur. Perché tout en haut de l’arbre dénudé par l’hiver le merle commence sa chanson, la mésange bleue lui répond, puis le rouge gorge, enfin tous les autres, même le pinçon. J’ose à peine respirer pour ne pas les effrayer. Ici l’homme n’est qu’un invité, Ici c’est la nature qui commande, qui donne le rythme, qui détient la vérité.

Le temps passe lentement, sans s’en rendre compte, au rythme du réveil des sens, comme une procession bercée par les notes du piano en une lente danse. Une petite brise me chatouille les pieds de sa fraicheur, puis la coquine remonte le long de mes cuisses comme une caresse polissonne. Ma peau nue frissonne. J’ai beau m’enrouler encore plus dans la couverture le souffle gagne du terrain : il touche maintenant mes hanches, glisse sur mes fesses et se pose sur mes reins. Le thé n’est plus suffisant, le disque de Chopin vient de se terminer, il est temps de rentrer. Je dis aux oiseaux que je reviendrai tout à l’heure, que je ne serai pas seule cette fois, que je te présenterai. Je sais qu’ils m’attendront.

J’allume la cheminée et reprends « Des femmes qui tombent », un petit truc totalement cintré. C’est Bernard, mon libraire préféré, qui m’a dit « Tu veux rire ? Lit ça, c’est surréaliste », c’est comme du Dali. Il a ajouté que c’est bourré de mots inventés, que c’est très bien écrit et que ne pas le lire serait un délit. Face à tant d’insistance, et parce qu’il m’a plus d’une fois surprise avec ses conseils, j’ai répondu « oui Mr le Juge », et je l’ai pris en me disant que ça changera des japonais soucieux. Qu’il avait raison, qu’il est fort ce Bernard pour trouver des perles pareilles. Je l’ai commencé hier soir quand tu prenais ton bain, et si ça n’avait pas été toi à ce moment-là je l’aurais avalé d’une traite. Je viens de le reprendre et en à peine deux lignes je pouffe déjà, il n’y a pas à dire, c’est étonnant et vraiment délicieux. Tout à mon plaisir de lecture je n’entends ni la porte s’ouvrir ni tes pas glisser sur le parquet. Je ne me rends compte de ta présence qu’au moment où tes lèvres posent sur ma nuque un baiser délicat. Il est plus chaud, plus sincère, plus aimant que tous ceux que j’ai reçue jusqu’à cet instant. Nous restons là un petit moment à se sentir, à se toucher du bout de la peau et la terre cesse un instant de tourner pour nous laisser plus tranquilles. Tes doigts aussi légers qu’un souffle d’air glissent le long de mon bras et me retirent délicatement mon livre des mains. Puis tu retournes le fauteuil et un grand sourire m’accueille pour ce premier regard du jour sur toi, je suis heureuse de te voir ici, dans mon antre, dans ma vie, sous mon toit et mes oreilles frissonnent encore de ces tous petits mots tant espérés : « Bonne année mon ange ». Je te réponds par le plus doux et le plus tendre des baisers dont l’humanité est capable. Ta peau nue a encore la chaleur de la nuit, les odeurs du mélange de nos deux corps, le goût des plaisirs jusque-là inconnus.

Délicatement tu fais glisser ma couverture, je suis assise devant toi les jambes repliées sur le côté, totalement nue. Le soleil a terminé de disperser la brume, maintenant il inonde la pièce et illumine ton corps. Plus de quadrillage lunaire mais ta beauté brute en pleine lumière, sans pudeur, sans fard, sans artifice.

Ton regard planté dans le mien tu dis que je suis belle, que mes seins sont de soie, que mes cuisses sont de nacre, que mes fesses ont le goût du bonheur. Tu dis que ma voix à la douceur de la rose, mon rire la délicatesse du jasmin et mon regard la pureté d’une orchidée. Tu dis que ta vie commence, que le passé n’est plus.

Tes mains me disent sans un mot que tu me désires follement, ici et maintenant, que tu me veux encore et encore, que tu n’es pas rassasié. Mon cœur chavire, mon corps se relâche sous tes caresses de plus en plus enveloppantes. Dans un des derniers instants de lucidité qu’il me reste avant de définitivement capituler, avant de couler à pic vers les abysses du plaisir, je susurre à ton oreille que le tapis est très moelleux et idéalement placé près de la cheminée. Que c’est bon d’être ton amoureuse. « 

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Leiloona
Épicurienne culturelle, je sillonne villes, pays et musées, toujours un livre dans mon tote bag ... Chaque lundi, je publie mes textes dans un atelier d'écriture basé sur une photographie que j'anime depuis 5 ans. Museo geek l'hiver, sirène l'été. J'aime les bulles, le bon vin et les fromages affinés. View all posts by Leiloona →

26 commentaires

  1. Manue Rêva dit :

    @Alexandra : Ouch … quel texte … je vois que toi aussi tu traverses de grandes périodes d’optimisme 😉 La folie des hommes rend tes mots à la fois glaçants et terriblement justes. J’aime quand tes mots nous amènent en Ukraine malgré tout …

    Répondre
    1. Leiloona dit :

      Manue : Oh, rien à voir avec mon optimisme, je te rassure. 🙂 Heureusement que l’écriture ne reflète pas tout le temps l’humeur du moment. Là, je dirai qu’il s’agit plus de réflexions … La campagne me renvoie toujours en Ukraine. 🙂

      Répondre
    1. Leiloona dit :

      Hello !
      Je te l’ajoute manuellement ! La prochaine fois, pourras-tu le mettre toi dans le formulaire ?

      J’en profite aussi pour te dire que je ne peux jamais laisser de commentaire sur ton texte, ou alors je ne sais pas où il faut le faire. N’hésite pas non plus à lire et commenter d’autres textes écrits à partir de la même photo, la pluralité des points de vue fait la richesse de cet atelier. 🙂

      Répondre
  2. valerie dit :

    @Leillona : j’ai senti beaucoup de révolte dans ton texte mais je reste troublée et un peu perdue. Je crois avoir décelé un texte à plusieurs voix mi homme (dans le premier paragraphe) mi bête (dans le second)… Etrange perception….

    Répondre
    1. Leiloona dit :

      Valérie : Ah … alors c’est toujours un homme qui parle, mais une sorte de retour à l’état sauvage, d’où une animalité qui ressort chez lui. 🙂

      Répondre
      1. valérie dit :

        Merci pour l’explication. En lisant le deuxième paragraphe, je ne sais pas pourquoi j’entendais la chanson Corrida de Cabrel…Tu es originaire d’Ukraine?

        Répondre
        1. Leiloona dit :

          Mes 4 grands-parents viennent de l’ouest de l’Ukraine, j’ai donc baigné dans cette culture … oui, c’est mon pays de coeur. Et chaque fois que je retourne à l’Est je me sens chez moi.

          Répondre
  3. Didi dit :

    Superbe poésie dans ton texte Leiloona !
    Une belle réussite
    Bravo à tous ceux qui participent à tes lundis … Dans les résolutions de 2017 écrire un peu serait une bonne idée …
    Bises

    Répondre
    1. Leiloona dit :

      Merci Didi ! 🙂
      L’atelier t’ouvre les bras, l’auberge Bricabook est grande, il y a encore de la place, j’ai fait des travaux pendant les vacances cet hiver, y a une nouvelle aile toute neuve ! 😀

      Répondre
  4. Stephie dit :

    On se croirait un peu dans un texte de Sylvie Germain : on n’est pas certain d’avoir tout compris, d’avoir tout identifié mais c’est splendide 😉

    Répondre
    1. Leiloona dit :

      Stef : Outch carrément du Germain … wow … Ben, euh merci (tu me coupes la chique, vilaine, je ne sais plus quoi dire…)

      Répondre
      1. Stephie dit :

        Ben ouais, carrément 😉

        Répondre
  5. Leiloona dit :

    Béné : « réserve de livres, jus d’orange avec pulpe du matin, les harengs fumés qui puent et le sorbet citron avec des petits morceaux de zeste qui restent entre les dents. J’ai fait une orgie de films japonais, ceux où tu t’endors sur mon épaule » …

    Well, tu as fait un tour dans mon frig ? … Ah non, tu ne mentionnes pas le fromage kipu, ouf ! 😀
    (Envie d’une salade de harengs with oignons rouges …)

    Sinon suis bien contente de lire l’épanouissement de cette jeune femme. 🙂 A force tu vas avoir matière pour un roman avec ces deux-là ! 🙂

    Répondre
  6. Leiloona dit :

    Nady : Très belle ode à un joli symbole de vie … ♥ J’ai pensé au hêtre de Giono en lisant ton texte.

    Répondre
    1. Nady dit :

      Merci ma belle. J’ai plus pensé au baobab en l’écrivant 😉

      Répondre
  7. Leiloona dit :

    Manue : Un texte assez étonnant, il mélange à la fois des expressions choisies avec soin et des marques d’oralité que je connais bien pour les employer (tel le mouarf)
    Et effectivement, nous ne goûterions pas avec la même intensité le bonheur si nous n’avions pas un jour goûté son antonyme …
    (Puis, tu diras à ton personnage que même si elle décide de vivre en ermite, la vie s’imposera à elle, avec ses risques, alors autant la prendre à pleines mains et l’honorer. L’ermite subit sa vie, la meilleure façon d’être malheureux.)

    Répondre
  8. Leiloona dit :

    Valérie : Un très long texte, mais la fin monte en intensité … la force symbolique de cet homme mort auprès de ses belles me touche … Car malgré la mort, je ne peux que penser à sa joie de les retrouver enfin. Quelle triste existence tout de même outch’.

    Répondre
  9. Leiloona dit :

    Terjit : Oh, c’est toujours fou de lire un texte et de m’identifier à ce point …
    Très sensuel et sensoriel, de quoi avoir plein d’images en texte. Like it so much !

    Répondre
  10. @Leiloona. très joli texte dans lequel j’ai appris plein de nouveaux mots! Effectivement, les souvenirs de l’Est te hantent et il faudra bien qu’un jour, tu en fasses quelque chose.

    Répondre
    1. Leiloona dit :

      Merci. 🙂
      J’ai trouvé mon terreau, ma terre noire : les graines poussent doucement.
      (Tu as raison, il faut se débarrasser ce qui nous hante, ou du moins le transformer de façon alchimique.)

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  11. @Terjit : ton texte est d’une rare poésie. Bravo ! J’aime particulièrement le passage sur le balcon, l’harmonie de la narratrice avec les oiseaux. (pour être tout à fait transparent, cela m’a rappelé une telle situation avec K au milieu des années 70, où, depuis ma terrasse au petit matin j’avais observé des lapins de Garenne et des Colombes)

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  12. Nady dit :

    @Leiloona: en préambule d’un déjeuner équipe (on vient de signer un gros contrat, la vie prend soudain des allures de merveilles et embellit les rapports humains quand les affaires vont super bein…), je ne peux pas partir sans avoir lu ton texte car mes habitudes bénéfiques de l’an passé vont toujours primer sur la superficialité 😉
    j’ai beaucoup aimé ton texte qui me laisse à penser que c’est un homme de la Terre qui parle et ça j’adore ! Certainement parce que mes racines viennent de là avec mes aïeux ? No sé mais ton texte me touche beaucoup et ce que j’aime aussi avec ta plume c’est que j’apprends aussi souvent de nouveaux mots ! Double effet Kiss kool ! Bravo et merci ma belle !

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  13. @Benedicte : joli texte ! je partage son envie de lui faire découvrir son univers

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  14. Nady dit :

    @Terjit: encore une merveille de texte que le tien ! Beaucoup de sensualité et de douceur s’y dégage ! et comme d’habitude, les descriptions sont si bien écrites qu’on voit le film se dérouler sous nos yeux, on vit l’instant, on revit de tels beaux moments, on anticipe d’autres tout aussi beau avec l’être aimé ! L’adjectif « amoureuse » prend tout son sens sous ta plume ! Quelle femme ne s’imagine pas être à la place de ton héroïne avec un si tendre amour ! Si 2016 à l’envers se lit EROS), il me plait à continuer à faire durer ce thème sur cette année même si 2017 se lit à l’envers SOIF. En même temps, les 2 termes sont compatibles et la gourmande que je suis se plait bien fait cohabiter la Soif d’Amour sur 2017 ! Ton texte en tout cas amène vers cette belle résolution à poursuivre ! Merci 2017 fois ! 😉

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  15. Benedicte D. dit :

    @ Leiloona/ Alexandra :
    Quand on lit ton texte, comprendre tous les mots devient secondaire, la magie opère….On décolle et quelque part on retrouve la Pythie dans l’oracle d’un désastre annoncé…..J’y vois le reflet d’un scepticisme quant au fait que 2017 pourrait être une bonne année !…
    J’aurai sûrement le temps de mourir avant de voir la disparition de l’humanité, et tant mieux car cela ne se fera pas d’un seul coup et cela risque de ne pas être joli à voir….Il nous reste juste à essayer de faire le moins de mal possible autour de nous en attendant, concentrer nos forces dans un juste combat et même tenter de se faire du bien….

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