Commentaires sur Je lui devais bien une histoire …

A Loki

Un paquet de cigarettes entre les
mains, les doigts qui tapotent le carton, un léger tremblement de la lèvre,
l’œil qui tressaute : j’étais à bout de nerfs.
Et si je ne rentrais pas ?

Mais de quoi avais-je l’air, là,
avec mon paquet, prêt à reprendre une habitude perdue depuis 8 ans ? Est-ce que
l’indifférence de Véra valait ce faux pas ?
Voilà huit ans qu’elle était entrée dans ma vie. Huit ans qu’elle la
partageait.

Elle était arrivée à un moment
charnière : j’avais perdu ma femme quatre ans auparavant et bientôt on allait
me ranger dans la catégorie des vieux garçons. Mes manies étaient devenues de
mauvaises habitudes et je ne pensais pas pouvoir y échapper. Jusqu’à elle.
C’est elle qui m’avait permis de goûter de nouveau à ces petits riens qui sont
l’essence de la vie. Avec elle que mes doigts avaient de nouveau senti la
chaleur d’un corps.

Notre rencontre est digne d’un roman
: je l’avais croisée au détour d’une rue et je n’avais pu me résoudre à la
quitter du regard. Sa démarche souple, féline, m’avait subjugué. J’avais été
pris presque instantanément dans ses filets. Nous avions passé du temps
ensemble, elle n’était pas facile à amadouer, mais cet obstacle ne fit que
renforcer l’attachement que j’avais pour elle.

Et aujourd’hui ?

Perdu dans mes pensées, je ne
m’étais pas aperçu que la buraliste me dévisageait.

La cinquantaine, un air las, des
vêtements quelconques, une corpulence qui trahissait la fréquence de mes cours
de sport : je n’avais pas l’habitude qu’on s’attarde sur moi.

 Vous
bloquez la file !

C’était donc ça.

Que m’étais-je imaginé ?

Vite : sortir de là, trouver un banc
où me poser et m’en griller une. Dans la rue, peu de passants et un froid
saisissant. Le mois de novembre n’encourageait guère les sorties. A défaut
d’allumer une cigarette, mon souffle produisait de jolies volutes blanches.
Mais qu’étais-je allé faire dehors ? Cette bête impulsion d’acheter des
cigarettes me classait vraiment parmi les hommes infantiles, incapables de
supporter un quelconque manque d’attention. La cigarette était-elle vraiment le
remède miracle ? Allait-elle éteindre l’orage qui se profilait à l’horizon ?

Et Véra et moi, ne méritions-nous
pas mieux que cette indifférence réciproque ?

Voilà dix minutes que je marchais
dans cette ville déserte, envoyant valser les feuilles mortes qui jonchaient le
sol, et immuablement mes pensées retournaient vers elle.
Vers les premiers temps. A cette époque-là, l’attachement que nous avions l’un
pour l’autre semblait sans faille.

Aujourd’hui, c’est à peine si elle
dormait avec moi, préférant la chaleur du plaid du canapé. Il n’y avait qu’en
hiver qu’elle daignait venir. Sûrement à cause du froid. Bien sûr, j’étais loin
d’être parfait. Je n’avais rien d’un grand chef étoilé et souvent pour les
repas je me contentais d’ouvrir une boîte. Mais était-ce suffisant pour qu’elle
se détourne de moi ? A quel moment m’étais-je rendu compte de son changement
d’attitude ? Avait-elle rencontré quelqu’un d’autre ? C’est vrai qu’elle était
davantage sortie l’été dernier ; une fois, même, elle n’était pas revenue de la
nuit. Cette fois-là, c’était moi qui avais dormi sur le canapé, guettant le
bruit de son retour.

En vain.

A quoi bon en parler le lendemain ?
Qu’aurait-elle pu répondre de toute façon ?

L’été me l’avait enlevée, mais
l’automne ne me l’avait pas rendue.

Mais peut-être n’était-il pas trop
tard ? Il suffirait peut-être d’un rien, de retrouver ces impromptus, de
reprendre la vie comme un jeu ?

Voilà, mes pas m’avaient mené à la
maison. Notre maison. Mon souffle était rapide. Je savais que les minutes qui
suivraient seraient déterminantes. Gravir ces marches, pousser la porte,
l’appeler et enfin lui montrer que rien n’était perdu. La chaleur de la maison
me prit de court. Retardant au maximum l’inévitable affrontement, je jetai un
regard vers le miroir de l’entrée. Mes yeux et mon nez rougis par le froid me
donnaient un air triste. J’étais un pauvre clown qui abattait sa dernière
carte. Dans le reflet du miroir, je vis alors qu’elle se tenait là, derrière
moi. J’étais incapable de me retourner. Mon corps semblait peser une tonne.
Quant à son regard, il me transperçait, voici qu’elle me défiait. Ses yeux
dorés me fixaient et je ne savais comment interpréter ce regard. J’étais
toujours face au miroir et j’avais l’impression qu’en me retournant Véra ne
serait plus là. Comme si ce miroir était le reflet de ma volonté.

C’est alors que l’inattendu survint
: de sa démarche altière, elle s’approcha de moi, ne détournant pas son regard.
C’est alors que je pus me retourner. Je tendis la main. La toucher et la
caresser, enfin.
Courbant mon dos et ma tête jusqu’à la sienne, elle s’étira et se frotta contre
mon visage. Baissant alors un peu plus ma tête, je permis à Véra d’atteindre
mon front.  

Nous restâmes longtemps ainsi, front
contre front, ultime caresse et symbole de son profond attachement. Il
suffisait donc d’un rien pour que je lui pardonne, moi, l’esclave consentant.
Un doux ronronnement s’échappa de Véra. Enfin, je pus croire que l’orage était
derrière nous.

Ma
féline était de retour.

©Leiloona. Le 02 novembre 2010. Nouvelle écrite pour un concours. Je suis contente : enfin j’ai terminé une histoire !

14 comments

  1. Leiloona says:

    Merci encore, les filles !

    Jules : ton commentaire me fait rougir !
    Je crois que j’ai la chance d’avoir un bébé qui dort bien (quand il n’est pas malade. ) : du coup je peux aussi avoir du temps pour lire, écrire …

    Merci encore d’avoir lu ce message plus long que d’habitude !

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  2. Marie says:

    Super ! J’adore ton texte ! J’aime comment tu parles des relations parfois tumultueuses avec nos félins indépendants et souverains…

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