Commentaires sur La disparue de Saint Juan – Philippe Broussard

De Marie-Anne Erize, il ne restera que cette paire de lunettes tombée sur le trottoir, le jour de son enlèvement. Depuis, elle est devenue une « disparue ». 
Nous sommes à Saint-Juan, en Argentine, en 1976. Un coup d’état vient d’avoir lieu par la junte militaire et Marie-Anne était à leurs yeux une menace. 

Il y a dix ans, Philippe Broussard, alors journaliste au Monde, avait rencontré la mère de Marie-Anne afin de boucler un reportage. Presque dix ans après, cette histoire le taraude toujours. Le voici tenté de reprendre l’enquête depuis le début : ce sera l’objet de ce livre.

La disparue de Saint-Juan fait donc état de ses recherches. Pièce par pièce, il tente de reconstruire ici les dernières années de la jeune femme, mais aussi de comprendre son engagement. 
Voici un récit chronologique ponctué de lettres envoyées à la mère de Marie-Anne (lettres restées sans réponse). Picorant ça et là des informations, n’hésitant pas à partir en Argentine interroger les survivants, Philippe Broussard met ici toute son énergie à rassembler les pièces d’un puzzle à jamais inachevé. La tache est titanesque.

Comment réussir autant de temps après la disparition de Marie-Anne à faire éclater la vérité ?

Le lecteur apprendra alors comment cette famille s’est retrouvée en Argentine, comment Marie-Anne, élevée par une mère à l’éducation ancienne et conservatrice, s’est retrouvée partisane de l’aile gauche du péronisme, les Montoneros. 
Le lecteur comprendra aussi à quel point certaines cicatrices restent encore à vif. A jamais à vif. 

Comme l’écrit Philippe Broussard, il nous est difficile à nous, européens, de comprendre cette souffrance encore actuelle. Nous n’avons que des images floues de ces « desaparecidos ». Il n’en est pas de même pour les Argentins, marqués à jamais par cette période de leur Histoire.

Intention pédagogique de la part du journaliste ? Sans doute. Mais de ce document, le lecteur ressentira aussi un penchant très net pour la jeune femme, comme si cette dernière l’avait subjugué, hanté depuis qu’il avait fait ce reportage au début des années 2000.
Il est vrai qu’il est étonnant de voir à quel point cette belle femme, une mannequin connue à cette époque, a eu deux vies. L’une faite de paillettes et de strass, l’autre faite de désir de liberté. 

Ainsi ce livre, qui cherche avant tout à faire la lumière sur la disparition de Marie-Anne, est aussi une rétrospective sur la vie étonnante de la jeune femme. Une jeune femme davantage idéaliste que terroriste dont le sourire mystérieux hantera pour longtemps Philippe Broussard. 

Ce serait une lapalissade de dire que j’ai appris de nombreuses choses à la lecture de ce document. Bien entendu les données sont réelles, et il est toujours intéressant de se documenter sur un sujet. Surtout lorsque l’enquête est bien menée car faite avec le coeur et les tripes. 
J’ai toutefois été plus sceptique quant à la forme de cet essai. Pourquoi avoir fait état de ses lettres restées sans réponse ? Pourquoi les avoir écrites et envoyées alors que le destinataire semblait ne pas vouloir y répondre ? N’y a-t-il même pas un côté sadique à continuer d’envoyer des lettres à une mère qui a déjà subi la perte de sa fille et qui souhaite peut-être reposer son esprit, si tant est que cela soit possible ? Doit-on au contraire davantage les prendre comme des réflexions du journaliste lui-même sur cette enquête ?  

 Je retiendrai de ce livre la ténacité d’un journaliste, charmé par la personnalité mystérieuse de Marie-Anne, cette femme qui signe son nom de plusieurs façons. 
Voici une enquête qui lève le voile sur une période trouble et qui questionne ce besoin et ce désir de liberté. Quitte à mourir pour elle.  

Auteur : Philippe Broussard 
Editeur : Stock
Collection : Les Documents Stock
Date de parution : 30/01/2011
EAN13 : 9782234062511
Genre : Personnes disparues / Violence politique / Argentine
Nombre de page(s) : 435
22 € 


10 comments

  1. Leiloona says:

    Enthousiaste, non … J’ai appris des choses, mais au final je n’ai pas été séduite par la forme de ce doc’.

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  2. lucie says:

    j’ai aimé ce livre sans doute fascinée comme l’auteur par cette femme aux multiples facettes. Je me rends compte que je m’étais peu interessée à cette sombre partie de notre histoire contemporaine et ce livre a le mérite de la faire sortir de l’oubli.

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  3. Violette says:

    ton beau billet titille mon envie de découvrir ce livre. Ce n’est pas trop mon genre habituellement, mais là, j’suis tentée!

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  4. Choco says:

    Bon et bien, je vais être claire : ce livre m’a fait tellement chier que je viens à l’instant de l’abandonner à la moitié ^^ (oui je suis en retard, il faut que j’envoie mes notes !)
    L’ode à la sainte Marie-Anne dont je me fous clairement de la vie racontée depuis sa naissance et même ses ancêtres, les lettres qui coupent la lecture intempestivement et choquent par cette insistance à raconter de manière peu pudique les trouvailles du journaliste qui n’épargne aucun détail à la mère, … Bref, j’ai jeté l’éponge, moi qui espérait qu’à travers le portrait d’une disparue, on toucherait à une certaine universalité ! Je rejoins tes critiques mais en 10 fois pire, en gros ^^

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