Chez nous …

Nous avions poussé la porte par hasard. Nous cherchions à nous poser, à reposer nos frêles gambettes qui n’avaient plus vingt ans. Le café avait l’air sympathique, une tablée riait  fort à côté de nous, leurs voix couvriraient nos silences émus. C’était parfait.
Nous étions arrivés hier soir, alors que la nuit s’était déjà installée. Le froid aussi avait mordu nos mains découvertes. L’hôtel n’était qu’à une centaine de mètres de la gare, aussi avions-nous vite posé nos affaires avant de nous engouffrer dans le restaurant recommandé par le Routard. La serveuse parlait français, justement … Partie de France pour faire ses études, elle était restée ici. Elle avait rencontré l’amour nous avait-elle dit. Nous n’avions alors pas vraiment coupé avec Paris. On aurait très bien pu être dans notre quartier, même. Les gens n’étaient pas vraiment différents ici, après tout.
Ce matin, en revanche, l’immersion fut totale. Il nous avait semblé étrange d’ailleurs d’entendre cette langue que nous ne parlions pas. Elle avait malgré tout des accents maternels. Malgré tout, nous étions un peu retournés chez nous.
La nourriture non plus ne nous avait pas étonnés : c’était celle que nous mangions chez Berthe tous les midis. Il était alors étrange d’être dans un pays autre que le nôtre sans être pour autant dépaysés.
Nous étions finalement un peu revenus chez nous, malgré notre carte d’identité française.

Aussi, dans le bar, je vis Robert fermer les yeux. Il s’imprégnait de cette musique, de cette langue inconnue mais pas totalement. Comme s’il cherchait en lui un souvenir longtemps caché. Un mince sourire imperceptible se dessina alors. Il ouvrit les yeux, les cils bordés de larmes.

Nous étions revenus chez nous, dans cette Allemagne au nom changeant. Dresde n’était plus la même, nous n’avions plus quatre ans. J’avais choisi de faire ce cadeau à Robert. Pour ces soixante-dix ans. Revenir dans cette Allemagne que nos parents avaient fui, revenir dans ce pays, le nôtre, et nous enivrer de ses saveurs inconnues.

A côté de nous, la tablée riait.

© Leiloona

Crédits photo © Kot

—————————————————————————————-

 Le texte de Morgane : 

APERO

 13H30 ! Bon sang !! Il m’avait pourtant dit qu’il ne trainerait pas !

Tant pis ! Je vais le chercher ! Je vais lui mettre la honte devant toute sa bande !

Il y a déjà l’entrainement de foot le mercredi, le match et la troisième mi-temps le samedi, voilà la nouveauté de l’année : l’apéro au bar le dimanche matin. Ils devraient prendre un appart en collocation les footeux : s’ils ne peuvent plus se quitter, s’ils ont tant de choses à se dire.

Grrrr … Ça m’énerve ! Il va entendre parler de mon pays Jérôme !!!

Brrrr … Ça caille en plus ! Heureusement qu’il n’est pas loin de l’appart ce fichu troquet !

Ça y est, j’y suis. Ça fait du bien d’être au chaud ! L’accueil du patron derrière son comptoir est chaleureux. Bon alors ; elle est où la bande à Jéjé ? Je ne les vois pas … Ah si ! Tout au fond du bar près de la vitre. Tout se passe bien apparemment ; ils n’ont pas l’air bien pressé de s’en aller …  Je m’approche de la tablée. Antoine me voit le premier et me salut vivement suivi aussitôt par l’ensemble de la bande. Seul Jérôme reste muet et me fait ses yeux de cocker.

Antoine lance :

« Bonne idée Laëti de venir nous rejoindre ! Ça manque de présence féminine ici ! Tu prendras bien quelque chose ? »

Il termine sa phrase par un clin d’œil malicieux.

Est-ce la chaleur qui règne ici, l’ambiance conviviale ou la tête de merlan frit de mon Jérôme ? En tout cas ma mauvaise humeur s’est envolée et je m’entends répondre :

« Volontiers … Pourquoi pas un kir ? »

—————————————————————————————-

 Le texte de Roswelette : 

Paris, un pub, des amis…

« Regardez bien par-là, les gars ! Vous voyez ? Il se prépare. Il semble très concentré et posé, mais son regard trahit son excitation. Il s’échauffe un moment, et enfin il se lance. Il y croit, il fonce! Ça monte, ça descend, il y a des virages un peu trop serrés, le premier obstacle, le deuxième. Au troisième, il s’étale dans la boue. Mais il se relève. Il prend des coups de toutes parts, s’écroule à nouveau. Aïe ! Va-t-il se relever ? Oui, non…Si ! Il se relève ! Incroyable, il y retourne ! Quel homme ! L’objectif final est là, devant lui, il n’est plus qu’à quelques mètres… Ca y est ! Il y est ! C’EST MAGNIFIQUE ! Il le tient enfin entre ses mains. Ce jour restera gravé dans sa mémoire.

–          Putain mais de quoi tu parles ? La télévision, elle n’est même pas allumée !

–          De nos rêves, les amis, de nos rêves de vieux. Et un peu des étoiles. »

—————————————————————————————-

Le texte de Jacou : 

Rendez-vous

C’est lui ou c’est pas lui ? Il m’a bien dit qu’il porterait un T shirt de sport. Est ce bien ça ? Emblème d’un club de foot ? Peut-être d’une écurie de course ? Un coureur automobile, ça ne me déplairait pas. Cela me changerait de ce petit minable et de ces courses cyclistes du dimanche à Trifouillis les Oies.
Mais pourquoi a-t-il emmené tous ses copains ? Pour avoir leur avis ? S’il croit que ça va se passer comme ça, il ne me connaît pas ! Je suis bête ! Bien sûr qu’il me connaît pas, puisque on a rendez-vous, pour faire connaissance !
J’y vais. Que vais-je lui dire ? « Bonjour, c’est moi. ». Ma pauvre fille, c’est d’un banal !
Trouve autre chose. D’abord vérifie ton maquillage, discrètement, bien sûr. Tes lèvres, ça pourrait être mieux, mais sans chirurgie esthétique, pas possible d’avoir la moue boudeuse. Pince tes joues. Ton nez, un peu long, peut-être ; enfin, il est au milieu de ta figure, c’est déjà pas mal ! La coiffure, pourvu que les épingles ne dégringolent pas. J’ai mis assez de laque. On dirait du carton.
Les yeux, la seule chose dont je suis fière. Bon, je fais tout pour qu’on les voie ; et si j’arrive à ne pas les frotter, le maquillage tiendra.
Il m’a dit : « Je serai au bar. » Qu’est ce qu’il attend pour y aller ? Remarque, je suis en avance. J’avais tellement peur de ne pas trouver de place pour me garer, surtout de ne pas trouver l’endroit, reconnais-le, ma vieille, toi et ton sens de l’orientation !
Le serveur va me demander ce que je veux boire. C’est pas bien le moment ; avec tout ce que Brice m’a piqué ; la fin du mois est dans longtemps. Heureusement que Marie a bien voulu me prêter son tailleurs, et qu’en plus il est de la couleur de mes yeux.
« Une glace à la vanille. » « Une boule, oui, sans chantilly, s’il vous plaît. »
C’est qui ce type qui me sourit depuis un moment ? Qu’est ce qu’il me veut ?
Faisons comme si de rien n’était. Mange ta glace, ne le regarde pas.
Et si c’était ? Oh, non, c’est pas possible, je me souviens. Au téléphone, on m’a dit : « Je serai au bar, troisième tabouret en partant de la gauche. »
C’est avec lui que j’ai rendez-vous ? T-shirt sport, ya pas de doute, mais ces oreilles !, pire que celles du prince Charles, la richesse en moins.
En plus à côté de mon mètre soixante, moi qui me suis toujours trouvée trop petite, il a l’air d’un nain.
Comment je vais m’en sortir ? D’abord, aies l’air triste.
«Bonjour, vous aviez rendez-vous avec Laura, je crois. Elle ne pourra pas venir. Elle est, elle est…elle ne pourra pas venir. Elle …
«Laurent, salut, mon pote ; alors, ce tour du monde à la voile ? Prêt à repartir ? »
C’est mon coureur automobile qui interpelle l’inconnu.
Hum, un aventurier des mers, ça m’irait…, même avec de grandes oreilles.
Laurent, « le magnifique », descend de son tabouret et part rejoindre les autres.
«Bon, on peut se revoir. »
-…
– Je vous donnerai des nouvelles de Laura, si vous voulez…
-…
– Je vous laisse mon numéro de téléphone…
– …
– mon mail si vous préférez…
– …
– ou les deux…
– …
– mon adresse, si vous …
– …
– si vous avez envie…
– …
– de …
– …
– de me
– …
– de me revoir.
– …
– A bientôt, Laurent…
Je sors piteusement.
De l’autre côté du boulevard brille une enseigne « Au Bar des PRINCES »
Mon cœur s’arrête de battre. Je me suis trompée d’adresse. J’avais rendez-vous en face.
Je traverse au milieu d’un concert de klaxons et d’automobilistes furieux.
Au troisième tabouret, en partant de la gauche, il est là, beau comme un dieu, un T-shirt sport moulant son torse parfait, et il parle, les yeux dans les yeux, avec une brune, tailleur bleu lavande, yeux assortis, un mètre soixante, cheveux impeccablement coiffés en banane.

—————————————————————————————-

 

 Et voici vos liens : 

Yosha : Les amis du passé

Lucie

KMill : Le débutant 

Jean-Charles : Drôle de surprise

George : Science de l’homme et de la femme

Mamido : Au bar des amis

13 comments

  1. Yosha says:

    @ Leiloona : j’aime beaucoup la nostalgie et l’émotion qui se dégagent de ton texte
    @ Morgane : comme je la comprends ! 😉 J’aime beaucoup la fin.
    @ Roswelette : Jolie métaphore filée !

    Répondre
  2. Roswelette says:

    J’aime beaucoup le texte de Leiloona, et la fin de celui de Morgane également.

    Répondre
  3. Ludovic says:

    @leiloona: le retour aux sources allemandes… As tu des attaches particulières avec l’Allemagne? Ton texte m’a touché, nous avons passé Noël à Berlin, encore tellement marqué par son histoire récente!

    @Jean Charles: l’amour et le pouvoir… C’est dommage de devoir choisir…:)

    Kmil: joli texte, le retour de l’espoir!

    Bravo aux autres également pour leur écriture qui fait passer un bon moment ici.

    Répondre
    • Leiloona says:

      Hum, non, Ludovic, aucune attache allemande … Il faut aller plus loin que l’Europe centrale pour retrouver mes racines. Je suis une fille de l’Est … une ukrainienne. 😉

      Répondre
  4. mamido says:

    Je suis en retard, très en retard!!! Mais l’inspiration n’est venue qu’hier matin!
    http://mamido55.over-blog.com

    Leïloona: Un retour plein de nostalgie!
    Morgane: texte enlevé et assez proches de la vérité. Comme je l’ai attendu mon sportif de mari: les entrainements, les tournois, les avant et après matches au bistrot…
    Roswellette: Un raccourci saisissant de la vie, très bien décrit, à la façon d’un commentaire sportif. Excellent!

    Répondre

Laisser un commentaire