D’ici ou d’ailleurs (atelier d’écriture)

© Marion Pluss

© Marion Pluss

Elle avait toujours été la solitaire, la taiseuse, la boudeuse. Toute petite, déjà, elle était dans son coin, à regarder les autres. De son regard de chouette, elle les scrutait et semblait donner des leçons du haut de ses dix mois. En grandissant, cela n’avait guère changé.
Aujourd’hui, elle avait dix-sept ans et s’apprêtait à signer le plus beau contrat de sa vie : employée de ferme. Elle n’avait jamais tenu de fourche, ni trait de vache. Au mieux, elle avait glané dans les champs déjà moissonnés, à la recherche de graines laissées et bonnes à manger.
Mais ce contrat était toute sa vie. Enfin, elle ne dépendrait plus de sa soeur et de son mari. Enfin, elle mangerait à sa faim et tenterait d’oublier les heures sombres. Et s’il fallait passer par du travail ingrat, elle le ferait. Après tout, chez elle, à quel avenir était-elle promise ?
Chez elle, dans son pays, il n’y avait rien.

Zenka réfléchissait, face à ce contrat. L’employeur n’avait pas été dupe, et avait ri en voyant ses frêles mains blanches et sans rugosités. Ce n’était pas encore des mains de travailleuses, ni des mains d’adultes. Mais Zenka n’avait pas cillé face à la moue sceptique du grand maître. Sa vie en dépendait.

Elle s’était habituée, il est vrai, à mentir, depuis quelques mois. Cela avait commencé par de faux papiers, elle avait pris l’identité d’une de ses trois soeurs. Elle était alors devenue majeure plus rapidement. Mais qu’étaient-ce quelques années dans sa situation ?

Zenka prit le stylo. La main tremblait. Et de sa plus belle écriture, en lettres cyrilliques, elle apposa le nom d’Hélène sur le contrat.
La belle sourit à sa nouvelle vie. Elle se leva, alla vers l’employeur et tendit d’une main déterminée son contrat de travail.

La France ouvrait ses portes. Le Front Populaire engageait. L’Histoire de ma famille pouvait commencer.

© Leiloona, le 12 avril 2014

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Le texte de Ludovic : 

Anna est obligée de s’asseoir, ses jambes tremblent malgré elle, et ne la portent plus. Son cœur bat fort dans sa poitrine.

Elle tient l’enveloppe entre ses doigts, la regarde encore, comme pour mieux savourer ces secondes qui n’existeront plus jamais ensuite, celles pendant lesquelles on peut encore imaginer le contenu, celles durant lesquelles on peut espérer tel mot, ou telle expression. Celles même pendant lesquelles on peut envisager le destinataire. Puisqu’après tout, pendant ces secondes qui précèdent l’ouverture de la lettre, on ne sait pas encore qui a écrit.

Anna s’en doute, Anna espère. Elle attend depuis si longtemps.

Elle a longuement hésité, se trouvant parfois trop bête, parfois trop audacieuse. Et puis elle avait fini par l’écrire. Non sans mal. La corbeille à papier avait alors débordé de brouillons chiffonnés, de lettres raturées, de mots mal choisis et finalement jetés.

Et puis elle avait réussi, pensait elle, à écrire quelque chose de cohérent, qui dise ses espoirs sans en dévoiler trop, sans paraître prétentieuse.

Fébrilement, elle avait déposé sa lettre à la poste, et le reste n’avait été qu’attente, du facteur, chaque matin, d’une réponse, enfin…

Et ce matin, elle était là.

Anna s’est alors assise, tremblante, a déchiré l’enveloppe, non sans avoir longuement observé l’arrondi des lettres qui formaient son prénom sur la première ligne, puis elle en a sorti la lettre, minutieusement, l’a dépliée et en a lu chaque mot, les larmes lui mouillant les yeux.

L’espoir a laissé place à la déception…

Mademoiselle,

Nous avons bien eu connaissance de votre manuscrit et vous remercions de nous l’avoir adressé.

Malheureusement, il n’a pas retenu notre attention.

 

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 Voici vos liens : 

Laurent

Stephie

Jak : Ici et ailleurs la fois

Jacou : Les autres

Eva

Bleue et Violette : Milena et le blaireau

Bene : Vacances

Josette 

Saxaoul

Sabine : Vanité

Dame Mauve : La femme de Cracovie

Adrienne : K comme Karkow 

Aurélia

29 comments

  1. Ludovic says:

    L’exil, le déracinement, des thèmes récurrents de ton écriture. On aimerait en savoir plus sur cette jeune Zenka.

    Je t’ai mailé mon texte hier soir (peut être un peu trop tard, mais j’ai écrit tard hier.)
    :)

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    • Leiloona says:

      Oui, tu as tout à fait raison, on va même dire que ces thèmes me hantent tout le temps … Pour ton texte, je le copie tout de suite. En fait, je ne suis pas chez moi, mais à Marseille, avec une connexion via mon téléphone. Autant dire une connexion pourrie ! 😛

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  2. Caro says:

    Joli texte au thème fort, en effet ! Et qui me parle… l’histoire française de ma grand-mère et de ses sœurs a commencé avec une anecdote de ce genre :-)

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    • Leiloona says:

      Oh incroyable ! 😮 Tu peux m’en dire plus, ou cela est trop intime ? :) (j’adore les anecdotes de ce genre.)

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    • jacou33 says:

      J’aime beaucoup ces récits, où les aléas de l’Histoire transforme bien des destins.
      (j’avais pas fini…)

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      • Leiloona says:

        J’ai moi aussi une tendresse particulière que ces petites gens qui en disent aussi long voire plus que l’Histoire officielle. 😉

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  3. bene89 says:

    J’aime beaucoup ce texte, cet instant de vie, dont le reste de la vie dépend, justement ! Jusqu’à la chute, j’ai cru que tout ceci se passait à l’étranger. Le prénom, vraisemblablement…

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  4. Leiloona says:

    @ Ludovic : Humpf’, mais il faut l’envoyer à plus d’une maison ! Allez, zou, qu’elle y retourne ! 😉

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  5. trezjosette2 says:

    Ludovic :
    pauvre Anna déçue…il y a tant de réponse négative avant de trouver la bonne lectrice !

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  6. blogadrienne says:

    très bon, ton texte, Leiloona!
    je vais essayer d’aller lire tout le monde 😉
    merci pour tes consignes, bonne fin de journée à tous

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  7. bene89 says:

    @Ludovic: déception, certes; l’espoir à nouveau si elle l’envoie à d’autres editeurs… À noter quand même qu’elle a obtenu une réponse, ce qui ne doit pas être le cas de tous ?

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