Des racines pour voler (Atelier d’écriture 175è)

© Romaric Cazaux

© Romaric Cazaux

Elle n’y croyait toujours pas. Devant elle, le pont de Brooklyn étalait ses bras de lumières : elle y était ! Enfin, elle y était !

Merveille des scintillements décuplés par le reflet de l’East River, Luba repensa à un extrait du Voyage au bout de la nuit lorsque Bardamu découvre New-York : une ville droite, une ville debout. Oui, c’était cela : le gigantisme de ces immeubles qui grattaient le ciel, tels des tours de Babel modernes, orgueilleuses et fières de leur ascension, admirant leur reflet, et narcissiques jusqu’au bout de leur doigt lumineux.

Luba se sentit minuscule et fut parcourue d’un frisson. Sa grand-mère avait-elle connu le même émoi à son arrivée en France ? Qu’avait-elle pensé en découvrant Paris ? Le gris l’avait-il emporté ? Elle avec ses champs de blé jaune qui s’étendaient à perte de vue avait dû aussi être choquée par ces nouveaux bâtiments à l’architecture haussmannienne imposante. Face à de tels paquebots ancrés dans le sol, comment ne pas être écrasé ?

Il faudrait qu’elle demande à sa grand-mère, peut-être révélerait-elle enfin son passé, s’il était abordé de façon anecdotique ?

Luba elle aussi était une jeune femme animée de départs, d’exils et d’abandons. Aimée par ses proches, elle n’avait guère connu les affres de ses grands-parents. Toutefois l’exil était ancré dans les gênes : à 19 ans tout juste, elle s’était détournée des siens, et était partie aux Etats-Unis.  Un stage opportun lui avait permis de tout quitter. Ses proches avaient feint la surprise car ils savaient que Luba partirait un jour, afin de saisir sa chance elle aussi.

La jeune femme était forte, mais là ce soir, elle se sentait bien seule. Aussi chercha-t-elle dans son sac à dos son portable, tapota un numéro qu’elle connaissait par coeur et attendit, sans se préoccuper du décalage horaire : à vrai dire, elle était trop triste pour s’en rappeler.

Une sonnerie, deux sonneries, une troisième. Elle faillit raccrocher. Puis enfin, la voix tant attendue :

« Luba, mais que se passe-t-il ma chérie fille ?

– Mamie, j’ai besoin de toi. Je me sens perdue, raconte-moi ton histoire, qu’as-tu ressenti en débarquant en France ? »

Un soupir, mais Léna comprit que le moment était venu. Sa petite fille méritait de connaître son histoire pour déplier enfin ses racines dans le sol, fût-il américain.

« Je suppose que tu as pris un forfait international ? Si j’étais toi, j’irais me mettre au chaud, devant une bonne tasse de café, mon histoire est longue. »

 

© Leiloona, le 9 mai 2015

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Le texte de Nady :

Dis, quand m’accompagneras-tu sur les chemins de la liberté ? Tu sais, la liberté, ce concept dont on entend beaucoup parler en ce moment ? Toi-même, quand je te surprends dans tes débats passionnels sur les choses de la vie, tu la cites, cette liberté… Trois courtes syllabes qui prennent tout leur sens quand on les exprime,  à l’image de cette tour au loin qui renait de ses cendres meurtries.

– Ah, tu ne sais pas… c’est compliqué, me réponds tu… Il y a les enfants qui grandissent et avec eux leurs soucis et tu penses que tu te dois de les régler à leur place… Et puis, il y a le prêt encore lourd à rembourser chaque mois, les sous à économiser pour les études des enfants…

Hey, quand viendras tu réaliser avec moi tous les rêves qu’on a eus ? Seule la liberté permet de rêver et d’assouvir nos songes. Regarde comme cette Tour de la Liberté s’élance vers ciel, comme quand on y poste là haut nos espoirs les plus secrets qu’on verra de toute façon retomber un jour où l’autre sur une étoile qui les guidera vers leur réalisation. Tiens, d’ailleurs, se poser devant ce pont de Brooklyn de jour et by night fait aussi partie de nos rêves, t’en souviens tu ?

– Ah, c’est difficile en ce moment… Ton engagement en politique te prend beaucoup de temps et d’énergie… Tu ne comprends d’ailleurs pas comment je peux être aussi harcelante et puérile sur la liberté, une notion qui n’est pas accessible à tous les peuples du monde ! Beaucoup risquent même leur vie pour juste acquérir cette liberté et moi, j’ose te demander de profiter de la liberté !!!!

Alors quand te décideras-tu à me suivre dans la Liberté ? Viens, j’ai repéré un sentier. Il est calme, tranquille, désert et plein de lumière comme cette ville de New York qui se laisse admirer ! Même la couleur du ciel a emprunté la couleur de l’améthyste, pierre de sagesse de notre Saint-Père. Quand on est libre, on est serein, on est fort, on peut déplacer des montagnes, tout est possible, rien n’est irrémédiable, le monde nous appartient, la vie est belle !! Alors, Hein ! Quand te décideras-tu ?

– Ah, ce n’est pas le moment en ce moment… Un autre jour peut être plus tard, quand les challenges seront relevés, la crise partie, le monde meilleur…

Tu veux dire dans une autre vie alors ? Ne m’en veux pas si je reprends mon chemin, la vie m’émerveille. Je n’avais pas vu que tu portais des chaînes ; mais dis moi, tu les avais bien dissimulées quand on refaisait le monde à haute voix. Laisse moi lâcher ton pas, la liberté me tient pas le bras et m’entraîne vers d’autres âmes prêtes à la partager avec moi ici bas.

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Le texte d’Anariel :

Rivalités

Au volant de sa Bentley, Alex ne roulait pas vers Brooklyn, il s’envolait. Combien de fois avait-il emprunté ce pont vers une rive puis une autre ?

A chaque traversée, il préservait dans le flot ardent de ses pensées, une place pour ses ancêtres, en particulier Herman, son arrière-grand-père que ce pont rival avait arraché à Lydia son épouse. Absorbant corps et âme dans le chantier pharaonique de sa construction, il avait finalement eu la peau de son bisaïeul, ce soir encore il lui rendit hommage.

Pont meurtrier qui le menait pourtant vers sa vie à lui qui allait enfin commencer.

Ce pont,  vecteur d’adultère,  trait d’union entre l’ennui et l’envie.

Ce soir, il avait décidé.  Ce soir  il quittait SoHo et ses meubles design, l’agitation hautaine de la 5ème Avenue, les interminables dîners modernes et mondains, et ce tout dernier auquel il ne participera pas. Il quittait son confort honteux car sans mérite,  juste acquis par le « oui » de sa femme plus que bien née. Jamais elle n’avait quitté cette attitude, si mal dissimulée, qui lui rappelait qu’elle l’avait élevé dans cet univers qui n’était pas le sien.

 Mais il ne lui devait rien, ou du moins si, il lui devait cette soirée où elle avait voulu s’encanailler du côté de Brooklyn Heights pour un spectacle de danse en vogue. C’est ce soir qu’il rencontra celle qui l’attire aujourd’hui, sur l’autre rive.  Il l’avait aperçue sur scène, captivé par l’ingénue de sa grâce. Porté par son seul désir de la retrouver,  il était parvenu à ses fins, lui parler, la séduire et l’aimer tellement, tellement.

 Il roulait, fébrile et brûlant de la retrouver pour ne plus jamais la quitter. L’esprit envahi par sa belle, et les sens à tel point en déroute qu’il lui semblait dans l’habitacle percevoir son  parfum aux notes délicieusement florales et l’éclat de son rire confetti.

Il rassemblait dans sa mémoire tous les fragments de son visage, qui,  une fois libéré des lourds fards argentés et outrageux lipstick imposés par le show, avait des reflets d’ange.

 Il aspirait tant à plonger dans ses immenses yeux verts, brillants, pétillants.

Quelques fractions de secondes de retour à lui-même auraient peut-être suffit pour qu’il  recouvre ses réflexes et  évite les deux imposants phares au regard violent précédant le choc.

Pont fatal.

Ce soir, quelque part dans SoHo, des flûtes Baccarat s’entrechoquent sur une table Starck. Un Smartphone vibre.

– Mrs. Miller ?

– Yes

– NYPD Emergency Service Unit, are you Alex Miller’s wife ?

 

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Le texte d’Hermione :

POLLUTION À NEW YORK

C’était le soir, et je venais d’arriver dans une ville, une très grande ville. New York. J’aimais les gigantesques gratte-ciel, j’aimais ce grand pont devant moi et la couleur du ciel. Mais pourtant, quelque chose était… comment dire ? Triste, quelque chose me rendait triste.

Mais je n’arrivais pas à comprendre ce qui me rendait triste ici : cette ville était très jolie. L’odeur, elle, n’était pas des plus agréables, c’étaient les relents de l’essence mêlée aux cigarettes. J’ai vécu dans des endroits moins pollués.

J’ai regardé le ciel, espérant voir les belles étoiles de la galaxie, mais je n’en ai pas vues, alors que le ciel était dégagé. Et j’ai enfin compris que j’étais triste parce que cette ville était polluée.

Et j’ai pleuré.

 

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Voici les liens vers les textes des autres participants :

Victor Belin : Une rencontre

Eva

Marianne

Parlons littérature : le scoop

Aurélia 

Fanny

Myrtille

Book’Inn Sofa

Nath : Quand le jazz est là

Anne Véronique Herter : Un pont vers toi

Albertine

Stephie

 

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52 comments

  1. Amandine Aufildesplumes says:

    Pas de participation pour moi cette semaine.
    Ton texte est beau mais j’ai vraiment envie d’en savoir plus sur cette grand-mère. J’ai trouvé tout cela émouvant.

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    • Leiloona says:

      Merci Amandine, c’est gentil ! 😀 Il faut que je travaille au corps cette grand-mère, elle nous a assez mené en bateau maintenant.

      A la semaine prochaine alors ? 😉

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  2. nath says:

    une belle histoire d’enracinement Leiloona, j’aime bien le clin d’oeil à Bardamu 😉 quand nous raconteras-tu l’histoire de cette grand-mère déracinée ?

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    • Leiloona says:

      Rolala, il faut encore que je travaille sur tout ceci, les idées ne sont pas encore claires, et je crois bien que j’aurais besoin aussi de me documenter. Pour l’instant, je tourne autour.

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  3. titine75 says:

    J’avais commencé à écrire un texte qui commençait comme le tien Leiloona et je comptais également citer Céline !!! Mais la suite n’est pas venue, ça sera pour une autre fois. Mais j’ai l’impression que tu as finit mon texte à ma place du coup ! J’aime beaucoup l’histoire de Lena que nous allons certainement mieux découvrir une prochaine fois.

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    • Leiloona says:

      Oh marrant, d’ailleurs je crois que nos textes se sont déjà fait écho … on doit avoir les mêmes références ! 😀

      Je te remercie, sinon. ♥

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  4. merquin says:

    Leiloona, salut. Bon, j’ai moi aussi préparé mon café, suis bien installé aussi… J’ai hâte d’écouter la suite, j’aime beaucoup les histoires de voyages passées ou futures ! Boujoux.

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    • Leiloona says:

      Hi hi, c’est gentil ! Bon, là le café doit être froid, il va falloir attendre la semaine prochaine pour une suite possible … :)

      Merci.

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  5. Albertine says:

    @Leiloona : « des racines pour voler », un très joli titre et un texte qui aborde positivement le thème de l’exil. Oui, l’ailleurs peut être beau et riche d’infinies possibilités !
    Nady : Ton texte me rappelle la pièce Antigone de Jean Anouilh, la sage Ismène qui s’accommode peut-être trop facilement des contraintes de la société et Antigone, sa soif d’absolu, son anti-conformisme, son attachement à ses rêves de liberté.
    @ Un pont maudit ! De très jolies formules, j’aime beaucoup le « rire confetti  » !

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    • Leiloona says:

      Merci ! 😀 Oui, pour une fois que je l’aborde sous cet angle … on va dire que je progresse. Mouarf ! 😛

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  6. merquin says:

    Coucou Nady. J’aime la dualité de ton texte : ce n’est que trop vrai ! Même en nous… Il y a une sorte de tourbillon dans ton texte qui m’envoie dans les roses ! Aujourd’hui je vais faire quelque chose en rapport avec la Liberté ! Merci de l’idée, Nady !

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    • Nady says:

      Merci pour ce gentil message Merquin qui me touche et je ne peux que t’encourager à oeuvrer pour la Liberté, elle rend la vie si belle quand on a su l’apprivoiser 😉

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  7. merquin says:

    Bonjour Anariel. Ton texte est bien mené, tambour battant, tel que le héros de l’histoire est le pont lui même ! Et la passion décrite me semble féroce et douce à la fois… que c’est trop beau pour qu’elle continue ! Bravo !

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  8. anariel2 says:

    @Leiloona : connaître son histoire et prendre son envol , ce beau texte mérite une suite

    @Nady: Rester fidèle à ses rêves, rester libre !

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    • Nady says:

      Rester fidèle à ses rêves peut aussi amener à la tragédie… j’ai adoré ton texte, sa quête vers son rêve à LUI mais la vie en veut autrement parfois.

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  9. LADY MARIANNE says:

    bravo pour les participations publiées ici !!
    un peu long à tout lire- ce sont de courtes nouvelles-
    je ne pensais pas qu’il fallait faire plus long– je me limite toujours-
    je vais suivre les liens- cordialement-

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    • Leiloona says:

      Hello Marianne : disons qu’en dessous d’une page word, cela « rentre » dans les « règles » tacites. :) Je ne pense pas qu’on dépasse, si ? 😉

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  10. Anne-Véronique says:

    Leiloona : ton texte me touche, j’ai envie d’entendre la suite, comme tout le monde ici. Te voici avec une mission de taille !
    Nous sommes tous autour de toi, une tasse de thé ou de café à la main, la fumée embarque nos pensées et nous te regardons, bouches ouvertes et toutes ouïes. Vas ! tu peux raconter, on est là, on t’écoute…

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  11. Anne-Véronique says:

    @Hermione : j’ai l’impression que je ne t’avais pas lu depuis longtemps ! je suis heureuse de te retrouver là ! il est beau ton texte. triste, et douloureux, la pollution qui nous affaiblie tous en quelques sortes. Merci pour tes mots !

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  12. Leiloona says:

    Nady : « Je n’avais pas vu que tu portais des chaînes » : il est superbe ton texte, j’aime beaucoup ce dialogue fictif de deux entités, puisque nous ne les connaissons pas. J’ai pensé à Cabrel pour ces chaînes portées, mais surtout à Antigone ! Peut-être parce que je viens de terminer son étude avec mes élèves. 😉

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    • Nady says:

      Merci Leiloona. Je l’ai piqué à Cabrel en effet l’idée des chaînes ;).
      Que dire de ton texte qui m’épate chaque semaine ? et comme tout le monde j’attends la suite avec impatience. C’est drôle, quand je te lis, je me sens transportée comme dans un film et c’est super plaisant.

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  13. Leiloona says:

    Anariel : Oh terrible cette histoire ! Que retiendra-t-on de lui ? Et cette autre femme, elle ne saura jamais que sa vie aurait pu changer. Terrible oui. Et cet éternel recommencement aussi. Un texte très bien décrit, on est dans l’ambiance illico.

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    • anariel2 says:

      Merci , véritable exercice pour moi de faire court et explicite!

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  14. Parlonslittérature says:

    Héhé c’est vrai que le mien est long car j’étais bien inspirée !! Et je prends désormais note qu’il faut faire au grand maximum une page word 😉 !

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    • Leiloona says:

      Coucou, je ne suis pas allée voir, mais c’est vrai que plus le format est long, plus les participants passent du temps sur le texte … et comme nous sommes généralement une vingtaine, cela risque de faire long. Après, une page word, voire deux de temps en temps, cela reste correct. Il y a 2 semaines, j’ai eu 9 pages word … et là c’est juste impossible. C’est un atelier d’écriture hebdomadaire, pas un site de publication de nouvelles ! 😀

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  15. victor says:

    Leiloona : j’aimerais en savoir plus sur le passé de sa grand-mère :)
    Nady : un tres belle hymne à la liberté que ce texte
    Anariel : Je ne m’attandais pas à cette chute
    Hermione : Quelle tristesse que cette pollution

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  16. Ludo says:

    Leiloona > jolie histoire , j’aime l’idée qu’on puisse rencontrer sa grand mère a 9000 km d’elle! Encore une fois l’exil et le poids du passé, des thèmes qui te vont! TEs textes longs sont un régal… Nous manque la suite, le récit de la grand mère!!!

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  17. Stephie says:

    Leil : j’attends la suite, moi :)

    Nady : ah la liberté ! Réflexions sans fin 😉

    Anariel : parfois, on n’est pas où on devrait être… et… sacrée chute…

    Hermione : on devrait tous pleurer d’ailleurs 😉

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    • Nady says:

      Ton texte dit vrai Stephie. C’est vrai que certains cadeaux amènent parfois certaines décisions de vie 😉 Il n’y a peut être pas de hasard dans la vie 😉

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  18. anariel2 says:

    @Hermione : et oui on devrait être bien plus nombreux à voir sous cet angle !

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  19. monesille says:

    Je reviens juste de voyage et voilà que tu nous faire repartir ! je vais essayer de rattraper le retard de lecture mais ça ne sera pas évident !

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