Dansons la carmagnole ! (Atelier d’écriture)

© Kot

Nous étions enfin réunis, devant cette paire de chaussures. Émus, sans aucun doute, nous retenions notre respiration. Personne n’osait parler. Autour de nous, les passants devaient ressentir eux aussi notre trouble et notre attention bien particulière.

Que venaient faire ces chaussures bleues au milieu d’une petite dizaine de personnes ? Appartenaient-elles à l’une des filles parmi nous ? Une femme du groupe avait-elle laissé pour un temps ses chaussures ? Était-ce  un hommage à une disparue récemment ?

Emilie me fixait, un sourire aux lèvres. Ce moment était important pour elle : Emilie avait été tellement meurtrie par le passé qu’elle tenait là une revanche. Enfin, elle pourrait laisser éclater sa colère et sa hargne. Elle serrait les poings, comme pour mieux apprécier les prochaines minutes.

C’est Pierre qui donna le signal. Pierre était toujours celui de la bande qui prenait des décisions. Son âge, assurément, lui avait donné cette place de chef. Au fond, tout le monde se fichait que Pierre ait ce rôle. Il en fallait bien un. Au fil des ans, nous avions vieilli, mûri, mais c’était toujours lui qui menait notre petite troupe.

Il faut dire que nous étions un peu à l’écart de la société, notre lubie n’intéressait personne. Au mieux, on se fichait de nous, au pire on nous regardait comme des fous. Mais nous formions une belle équipe, et aujourd’hui était un grand jour. Comme chaque 1er mai.

Dix ans de rituel, dix ans immuables.

Pierre leva donc son pied et le rabaissa sur la chaussure droite avec une telle violence que la chaussure fut décapitée de son talon. Elle trônait alors, amputée de son plus cher membre. Emilie eut l’honneur d’être la seconde à porter le coup. Un coup bref, mais hargneux. La chaussure gauche se plia.

Nous eûmes tous droit à notre vengeance. Nous étions les défenseurs acharnés et dévolus des chaussures plates. Tong, mocassin, derby … Nous détestions les talons et partagions notre haine chaque 1er mai. Notre petit bonheur à nous.

© Leiloona, le 14 juin 2015

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Le texte de Nady :

La Cendrillon des temps modernes

Où est elle la belle demoiselle ?

Dis, elle est où cette célibataire endurcie, comme aime l’appeler son entourage dans leurs soirées des jeudis ?

On s’interroge, on se questionne car elle a laissé sur le pavé sa paire à talons hauts dont elle se sert pour faire sa belle aux afterworks.

Connait elle la même situation que Cendrillon, cette princesse d’un soir qui, en s’enfuyant retrouver son carrosse avant qu’il ne redevienne citrouille, a perdu sa chaussure de verre dans sa précipitation ?

Dans le conte de notre enfance, cette histoire de chaussure perdue par une pauvre fille, plutôt bobonne la journée dont les taches consistaient à astiquer la maison, faire la lessive, recoudre les vêtements de ses sœurs et de sa mère et dont la situation pathétique amena un miracle le temps de quelques heures, me fait penser à notre cendrillon des temps modernes.

Mais cette dernière a changé. Son quotidien est tout aussi rempli mais son rôle dans la société a évolué : elle vole, survole la vie depuis qu’elle a pris son envol à la majorité. Elle jongle entre les sorties d’école de son mini elle, les réunions interminables avec Big Boss, ses cours de fitness pour garder la ligne, ceux de yoga pour prendre soin d’elle, les factures à régler, les vacances à programmer, les combats à mener parfois, les amants à étreindre, les travaux de l’appartement à  prévoir, les diners à préparer, les potes à rencontrer, les deux meilleurs amis à écouter, la famille à revoir pour les grands événements, les impôts à payer, les sorties à prévoir, la politique à suivre pour mieux voter, les derniers films à voir, les pièces de théâtre à Molière à ne pas rater, les cours de chant à suivre, les ateliers écriture à ne pas oublier… Et que sais je encore ?

Dans la belle histoire qu’on nous racontait au coucher quand on était petit, c’est un Prince Charmant qui retrouva la chaussure perdue et qui s’enticha à retrouver sa propriétaire. Cendrillon en fut l’heureuse élue et retrouva son équilibre au sol avec la paire complète de chaussure et par la même occasion sa moitié avec qui elle se maria et qui lui offrit une vie plus aisée avec beaucoup d’enfants.

Notre Cendrillon des temps modernes est quant à elle déjà bien ancrée au sol. Nul besoin pour elle de trouver une béquille, un support qui lui permettrait de subvenir à ses besoins. Elle n’attend pas de miracle non plus, elle sait que tout arrive à force de travail et de persévérance. Elle croit encore à l’Amour, le Grand, le Beau, celui qui fait vibrer, qui adoucit des journées difficiles, qui partage ses émotions, qui philosophe avec elle. Comme la Cendrillon du passé elle en rêve et surtout se donne toutes les chances de le trouver. Sa dernière technique ? Elle a décidé de laisser volontairement sa paire de chaussure préférée en évidence dans un lieu de passage, en prenant soin de choisir celle qui lui correspond le mieux :
– bleu comme la couleur de ses yeux et comme un trait d’originalité qui la caractérise,
– des talons hauts car elle aime sa silhouette et sa démarche quand elle est perchée sur 10cm de hauteur en plus.

Espérons que cette originale technique de rencontre lui permette de trouver chaussure à son pied à travers un Prince Charmant des temps modernes avec qui elle serait prête à partager un bout de chemin sur les sentiers de la vie.

Wait and see…

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Le texte de Manue Rêva :

– Nan mais t’as vu comment elles crânent toutes les deux ?

– Je n’y crois pas ! Tu m’étonnes qu’elles soient rutilantes de propreté, elles n’ont pas la vie que nous menons ! Pas une minute de répit ! Notre journée commence alors que nous avons à peine eu le temps de souffler de la précédente. C’est limite si notre client ne couche pas avec nous ! Et en plus de ça, il n’a pas l’option « je lave mes chaussettes tous les jours »…

– Mais vous au moins, vous bénéficiez d’un mode de transport correct, ça se voit, vous restez presque blanches

– Mais je n’ai jamais dit que tout était noir avec mon client !

– Encore heureux ! Parce que qu’est-ce que nous devrions dire nous avec nos heures passées dans le métro, piétinées par des milliers de paires anonymes et sans-gênes

– Piétinées, piétinées … mais on croit rêver ! Venez partager notre quotidien et vous comprendrez alors ce que signifie vraiment le sens de ce mot

– Ah mais ça fait des années que nous rêvons de vous accompagner mais vous restez secrètes et insensibles à nos avances

– Vos clients sont adultes et ne côtoient que des 38 au minimum. Nous, c’est l’enfer : des dizaines de petites paires, à peine éduquées, nous écrasent tous les jours ! Et pas un mot d’excuse ! Elles savent à peine parler ! Bon, c’est vrai qu’elles doivent avoir la vie dure avec des clients si jeunes et si malhabiles ! Mais un peu d’attention tout de même, c’est trop demander

– Nous ne voudrions pas paraître sans cœur mais si vous vous couvriez un peu plus, vous souffririez moins !

– Alors là, c’est la meilleure ! Ce n’est pas de nous voir dénudées qui vous a séduit ?

– Si … Mais votre quotidien a l’air si terrible …

– Et d’abord, qu’est-ce qu’elles font là, toutes seules, au milieu du trottoir ?

– Certainement encore un achat compulsif qui a mal tourné … !

– Pas dit, nous nous y connaissons en achat compulsif, notre client a des dizaines de paires identiques à nous dans son placard et jamais il n’irait en abandonner une en plein milieu de la rue ; il tient trop à nous !

– Pourquoi sont-elles là alors ? Elles ont l’air presque neuves ! Le monde ne tourne vraiment plus rond, de mon temps, on ne nous abandonnait pas comme ça !

– Elles ne pourraient pas dire quelque chose enfin !? Dans l’openspace de mon client, nous côtoyions des dizaines de paires similaires et elles sont moins timides !

– Elles ont peut-être subi un traumatisme ?

– Elles ne sont certainement portées que le soir, elles ne sont pas habituées à la lumière du jour !

– J’ai trouvé ! Telle Cendrillon, une jeune cliente les a abandonnées au beau milieu de la nuit, avant de rentrer chez ses parents.

Ce matin là, des passants ont retrouvé des chaussures bleues. Personne jusqu’alors n’avait osé les ramasser. Plus loin, une jeune fille les observait, adossée au rebord de sa fenêtre. Qui va oser s’en saisir et découvrir son 06 écrit à l’intérieur ? #Cendrillon2015

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Le texte d’Adèle :

Les chaussures bleues.

Alors voilà, ce soir elle est partie, nous laissant seuls et éberlués sur ce trottoir gris, et ses chaussures bleues au milieu.

Cela faisait cinq ans que je la connaissais, elle était arrivée peu après moi dans ce gros cabinet d’avocats, où je n’étais qu’une simple secrétaire. Elle était devenue rapidement une avocate en vue. Elle travaillait avec acharnement, exigeante avec ses collaborateurs, presque dure avec certains.

Au début, nous avions été assez proches, elle débarquait de la province, un peu perdue, et, sans être pour autant amies, nous étions allées une fois ou deux au cinéma ensemble, échangeant parfois quelques confidences. Elle se sentait un peu seule, elle trainait un chagrin d’amour assez lourd, les liens avec sa famille étaient distendus.

Notre relation n’avait pas été plus loin, elle s’était plongée dans le travail et cela l’absorbait entièrement.
Je l’admirais beaucoup, je la secondais le mieux possible et, même si je n’étais que son employée, elle gardait avec moi une certaine proximité. Elle ne me dévoilait pas sa vie privée, mais je comprenais quand elle était fatiguée ou triste, je la soutenais par de petites attentions, un café, un sourire. Si possible j’allégeais son emploi du temps.

En soirée, elle avait des réunions, des repas d’affaires, des vernissages. Elle soignait ses tenues vestimentaires, elle portait des vêtements classiques, tailleurs noirs et chemisiers blancs. Elle mettait une touche de fantaisie dans le choix de ses chaussures : toujours à hauts talons, souvent de la couleur. Du style, mais sans extravagance.
Elle laissait toujours un tailleur au bureau, en cas de soirée imprévue. Et ses chaussures bleues, ses préférées.

Depuis un an elle avait espacé le rythme des sorties, et ses associés s’étaient plaints que le dimanche, elle ne répondait plus ni à son téléphone ni à ses mails.

J’avais craint une déprime et pourtant non, elle paraissait chaque jour plus légère, plus sereine.
J’ai pensé qu’elle devait avoir une liaison amoureuse. J’avais même osé faire une allusion et elle m’avait confirmé avec un sourire lumineux :
« Oui, j’ai rencontré quelqu’un de merveilleux, j’hésite encore avant de m’engager, c’est un amour très exigeant. »

Il y a six mois, elle m’a confié qu’elle avait posé sa démission, son fiancé demandait à  ce qu’elle le rejoigne, elle devait lui obéir.
Cela m’inquiétait un peu, tout cela, ça ne ressemblait pas à la femme que j’avais un peu connue, il y a cinq ans déjà.
Elle m’avait rassurée, là où elle partait, ce serait plus calme qu’ici, elle y passait régulièrement ses dimanches, elle s’y sentait bien.
Secrète, elle n’avait pas voulu me dire le prénom de son fiancé, ni le lieu où ils habiteraient ensemble.

Les mois avaient vite passé, aujourd’hui était son dernier jour. Il y avait eu un pot d’adieux, tout le monde était très joyeux, content pour elle et son avenir radieux.
Elle avait mis ses chaussures fétiches, les bleues à hauts talons.
On a voulu l’accompagner dehors, jusqu’à son taxi.

En bas de l’immeuble, elle s’est assise sur le muret et a retiré ses chaussures. Elle a sorti de son sac à main une paire de sandales toutes simples, toutes plates, en cuir marron.
Nous on rigolait, on croyait qu’elle avait mal aux pieds.
Elle a plongé sa main dans l’ouverture de son chemisier et en a ressorti une croix en bois, qu’elle a mis bien en évidence sur sa poitrine, et elle nous a dit :
« A Dieu ! ».
Elle est monté dans le bus qui passait, nous faisant un petit signe de la main et un sourire.

Nous, on est resté là, debout, et on regardait sans comprendre ses chaussures bleues, abandonnées au milieu du trottoir.

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Les liens vers les autres textes écrits à partir de la même photographie :

Au fil des plumes

Cécile MdL 

Sarah

Albertine

Monesille

Marianne

Jacou

Nath Choco

Les Crokeuses

Eva

Stephie

Aurélia

Titou

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48 comments

  1. Amandine Aufildesplumes says:

    Mais les talons c’est sacré nom d’un petit pois!!!!
    Un texte qui m’a fait sourire. Jusqu’au bout je me suis demandée pourquoi ils se réunissaient.

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  2. adèle says:

    Sniff ! Mon texte s’est perdu. Si ça se trouve, il est resté sur le trottoir, à côté des chaussures !

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    • Leiloona says:

      Oui, il s’est noyé, non pas dans la Seine, mais dans le flot continu des mails ! 😮

      Erreur réparée !

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  3. Albertine says:

    Leiloona : Un groupe de défense des talons plats !!! J’ai bien ri.
    Nady : La Cendrillon est peut-être moderne mais demeure très romantique…
    Manue Rêva : J’ai adoré la fin !

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    • Nady says:

      Oh oui Albertine, terriblement romantique, faut croire que ses déceptions du passé ne l’ont pas encore rendu aigrie 😉
      N’ai pas eu le temps de lire les textes ce matin mais vais m’y atteler cet aprem 😉

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  4. framboise says:

    J’aime vraiment beaucoup ces 3 textes ! Une très jolie façon de débuter ce lundi 😉 et m’en vais lire tous les autres avec mon café ! ah ce rituel du lundi, un délice !

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  5. monesille says:

    Leiloona, je déteste les talons aussi et me joindrais volontier au groupe de travail ^^
    Nady un mec en plus de tout ce qu’elle fait ? mais elle ne tiendra jamais le rythme, vive le XIX siècle !-)
    Manue Rêva : tout ce que vous avez voulu savoir sur la vie des chaussures sans jamais oser le demander :-)

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    • Nady says:

      Oui oui Monesille, un mec aura toute sa place dans son emploi du temps. Avec lui elle n’aura plus besoin de ses amants ;), et puis elle passera moins de temps avec ses potes aux afterworks 😉 Elle partagera une activité sportive avec lui, philosophera sur l’avenir de son pays avec lui tout en gardant toujours le même temps pour ses 2 meilleurs amis 😉 Tout est possible ici bas, suffit de le vouloir 😉
      Je lis l’ensemble des textes à partir de cet aprem 😉

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    • Leiloona says:

      Hi hi, tu veux que je te donne leur numéro de téléphone ? Mais attention à Pierre, hein ! 😆

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  6. Leiloona says:

    @ Nady : J’aime beaucoup ta réécriture ! :) Même si la Cendrillon moderne a bien changé, elle croit encore en l’amour … ouf. 😉

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    • Nady says:

      Merci Leiloona pour ton com. oui, on est sauvé, elle y croit encore et n’est pas prête à lâcher ce beau sentiment tellement il la fait vibrer 😉

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  7. monesille says:

    Je n’avais pas vu le texte d’Adèle, désolée, c’est très original, je crois que personne n’aurait pensé à ça, et pourtant, cela nécessite un bel équilibre aussi !

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  8. Parlonslittérature says:

    Hello la compagnie !
    J’ai pas encore lu tous vos textes mais je remarque déjà qu’il y a des écrits qui se ressemblent voire on aurait dit qu’ils se suivent, comme celui de Manue Reva qui semble être une suite à celui de Nady.
    @Leiloona, qu’est-ce que les chaussures ont fait à tes personnages ? Tant de violence, j’aurais aimé connaître leur histoire..

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    • Leiloona says:

      @Parlonslittérature : mal aux pieds peut-être ? :) Ou bien une impression d’infériorité quand on croise une femme perchée ?

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  9. adèle says:

    @Leiloona : j’ai trouvé les personnages drôlement sadiques ! Dis, tu nous raconteras un jour comment ils en sont arrivés là et pourquoi un 1er mai ?

    @Nady : elle m’a paru un peu désenchantée, la Cendrillon des temps modernes. Que cache cette frénésie d’activités ? Un vide à combler ?

    @Manu Rêva : bien vu, la discussion entre chaussures ! Si on collait dessus une Go-pro, on serait surpris de la vie qu’elles mènent !

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    • Leiloona says:

      Sadiques, oui, je voulais une vraie violence dans mon texte, là je dois être à mon max ! 😀

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    • Nady says:

      C’est intéressant de lire ton point de vue Adèle. C’est l’effet inverse que j’avais voulu transmettre après un café philo sur le thème des femmes du passé et de nos jours… Kfé philo qui a été mon inspiration pour cet atelier d’ailleurs… t’inquiète, elle semble débordée avec toutes ces activités car mon héroïne préfère la vie trépidante et passionnante à la routine et à l’ennui mortel 😉 hihi

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  10. Nady says:

    @leiloona : arghhh, je cours au secours de mes chaussures préférées à talons que tu massacres avec ton gang… bouuuuuhhhhh 😉
    @Manue Rêva : extra ton interprétation de Cendrillon. J’ai beaucoup aimé 😉
    @adèle : inattendue ta chute.. ton héroïne semble elle vouloir fuir le trop plein d’activités 😉 c’est joliment écrit 😉

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  11. L MARIANNE says:

    belle imagination !! le club des vengeurs de pieds meurtris !
    tant de femmes souffrent pour être belles ! avec ma polyarthrite dès l’âge de 29 ans ces chaussures sont des rêves inaccessibles !!
    bonne soirée-

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  12. titine75 says:

    Excellent ton texte Leiloona ! Je me demandais bien ce qu’ils allaient faire de cette paire d’escarpins bleus !

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