Henry Darger au musée d’Art Moderne

Il y a 3 ans, je visitai avec un ami une exposition un brin underground « Museum of Everything » dans une école désaffectée en plein coeur de Paris (Boulevard Raspail). On y voyait alors des artistes outsiders du XXè siècle. Mon ami détesta (et depuis, c’est devenu un running gag quand je l’entraîne dans des expos …), moi je fus subjuguée : pourquoi des outsiders ? Qu’est-ce qui fait la renommée d’un artiste ?

Parmi les oeuvres exposées, il y avait là  des panneaux entiers d’un certain Henri Darger, artiste affilié au mouvement de l’art brut : de prime abord, les dessins semblent naïfs et pourraient illustrer un album pour enfants, mais en détaillant ces mêmes illustrations, on s’aperçoit vite que quelque chose n’est pas normal. Des jeunes filles qui se font étrangler, d’autres qui ont un sexe de garçon : de quoi perturber n’importe quel quidam !

Appartement de Darger

Cet été, à mon grand étonnement, j’ai retrouvé Darger, exposé au musée d’Art Moderne. Exit l’exposition underground, place à un grand musée parisien qui donne à Darger une ampleur méritée.

La vie de l’artiste n’a rien d’une sinécure. Orphelin de mère, il est placé par son père dans un asile pour déficients mentaux. Après quelques années, il réussit à s’enfuir et vit dès lors de petits boulots. Quand il ne travaille pas, il passe tout son temps libre à écrire une oeuvre monumentale (plus de 15 000 pages retrouvées à sa mort !) : The Story of the Vivian Girls in the Realms of the Unreal qui relate une guerre entre les redoutables Glandéliniens et des enfants jusqu’alors tenus en esclavage. A ce récit s’ajoutent des dessins et collages retraçant l’épopée des Vivian Girls (sortes de guerrières amazones), mais aussi des portraits des généraux, des cartes topographiques.

Des dessins qu’on pourrait donc penser naïfs avant de les détailler. Une vision apocalyptique pour certains, pour d’autres des massacres. C’est un nouveau monde qui s’ouvre devant le spectateur interloqué et fasciné par une telle oeuvre : est-ce un Eden inversé ? Et qui sont ces Vivian Girls ? Qui sont aussi ces Blengins (reptile ? dragon ? papillon ?)

Plus on avance dans l’exposition, plus on sombre vers le chaos : le point d’acmé étant la guerre glandéco-angélinienne. Massacres d’enfants, tortures, crucifixion

La scénographie aérée et épurée contraste avec les panneaux recto / verso (par souci d’économie de papier, Darger collait sur les deux côtés).

On scrute mi-fasciné, mi- dérouté cette saga sortie tout droit d’un cerveau génial. On ne peut s’empêcher bien entendu de penser à ces différents génies à l’esprit dément … Voici un homme seul qui apprit en autodidacte les différentes techniques picturales, décalquant ou découpant soigneusement dans des magazines des images avant de les photocopier, puis de les colorier.

Un génie à coup sûr.

Informations pratiques :
Henry Darger, 1892-1973
Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 11 avenue du Président Wilson, 75016 Paris
Du mardi au dimanche, 10h-18h
nocturne le jeudi jusqu’à 22h, fermé le lundi et les jours fériés.
Tarifs : 5€ / 3,5€
du 29 mai au 11 octobre 2015

6 comments

  1. Anne de Louvain-la-Neuve says:

    Et surtout, il travailla en secret toute sa vie. Ce n’est qu’à sa mort qu’on découvrit l’ampleur de son dérangeant et pervers génie. Il est exposé au musée de l’art brut à Lausanne où je le découvris il y a de nombreuses années (et qui regroupe les collections de Jean Dubuffet). Magnifiquement terrifiant !

    Répondre
    • Leiloona says:

      Oui, l’oxymore résume son oeuvre !

      Et effectivement là encore on ne le découvre qu’à sa mort, grâce à son propriétaire …

      Répondre
    • Leiloona says:

      Ah ah, oui, c’est clair … :) Je prends plaisir à découvrir l’art brut, après l’expo Soutter / Hugo à la maison VH.

      Répondre

Laisser un commentaire