Ut filii lucis ambulate ! Atelier d’écriture 276

© Romaric Cazaux

Alors que le froid engourdit ses jambes posées tout contre cette pierre, les idées de Paul s’échauffent. Un lent mouvement de va-et-vient sur ses mains, il en sent chaque sillon et chaque vallon. Les stries mesurent son âge comme les anneaux de ce hêtre dont les racines soulèvent les dalles du jardin en contrebas depuis un siècle.

Il s’est toujours dit qu’il vivrait à la campagne, dans un hameau perdu, où la rosée du matin serait sa seule compagne. Mais la ville le réveille chaque matin de ses klaxons tonitruants. L’horizon bouché d’immeubles est un rempart mélancolique où s’égrainent de multiples toits de cheminée comme des I immuables.

Le dimanche soir, à l’heure où les bonnes âmes sont rentrées chez elle, il prend sa voiture, traverse une forêt, croise quelques sangliers avant d’arriver au numéro 4 de la rue St Médard. Le porche vide l’attend. Le même rituel commence. Il se courbe et se penche puis soupire de soulagement une fois assis.

Un chien errant s’arrête devant le tableau de cet homme. Il en oublie d’aboyer le soir qui arrive. Il le fixe quelques instants, la patte levée comme pour saluer sa posture presque sacrée. Que fait cet homme ?

Teinte-t-il ses pensées de mélancolie ? Se remémore-t-il ses moments où la vie lui a offert ses dons ? Pense-t-il à ces confessions diverses qui étouffent parfois ses rêves ? A cette église moderne en plein centre-ville qui se vide de ses âmes chaque année ?

La réalité est tout autre et plus prosaïque. Paul rumine le vandalisme de cette ampoule cassée et savoure ces derniers instants de répit avant de monter sur cet escabeau en équilibre précaire sur les quelques marches du perron.

La lumière du Seigneur attendra encore quelques minutes.

© Alexandra K, le 17 septembre 2017

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Le texte d’Anselme :

J’ai encore oublié mes clefs. La troisième fois cette semaine.
Va falloir que j’attende l’arrivée de la mère Médard.
Je ne l’aime pas celle-là avec ses faux airs de veuve inconsolable.
Quelle saleté la confession.
Quel fléau la vérité.

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Le texte d’Iza :

« Bald ruhst du auch »… Le père Jean se répétait ce vers de Goethe comme un mantra, ou plutôt, dans son cas, comme une litanie. Oui, bientôt, il se reposerait. Depuis qu’il avait quitté Amilly, son petit village près de Chartres, sa ferveur et sa foi en son Sauveur n’avaient pas une seule fois été remises en cause, bien sûr, mais il sentait bien que contre les courbatures, les ampoules et les rhumatismes, Dieu n’était pas le meilleur remède. Mais sa ténacité, son amour de l’Un et des autres, le faisaient tenir bon. Oui, il avait 75 ans et oui, il irait jusqu’à Compostelle. Il éprouvait cet élan, ce désir presque charnel d’accomplir un acte de fidélité envers Celui qui l’avait accompagné toutes ces années. Alors il s’était lancé sur les routes avec un enthousiasme inébranlable. Il connaissait depuis longtemps la frugalité des repas, la modestie des chambrées, mais ce dont il ne se lassait jamais, c’était la belle union entre les hommes, cette fraternité, cette entraide, cette solidarité inspirées par un but ultime qui dépassait l’Humain. Les sourires, les dons, les mots, les regards des pèlerins resteraient à jamais gravés dans son âme et il pourrait ensuite en témoigner au Plus Haut…
Et enfin, au bout de quelques semaines, l’arrivée à Saint-Jacques. Le père Jean était galvanisé, épuisé psychiquement d’avoir tant donné et reçu, mais il n’avait trouvé sur sa route aucun Simon de Cyrène pour soulager son corps meurtri par l’effort. Alors avant d’entrer dans la Cathédrale, il voulut détendre ses muscles et ses pieds endoloris, afin de se présenter à Dieu et de s’offrir à lui sans que son esprit ne soit préoccupé par sa condition physique. Il trouva un porche ravissant, orné d’une voûte gothique, un presbytère, au numéro 4. Le 4, chiffre parfait, les quatre saisons, les quatre éléments, toute la beauté du monde créé par Dieu, même si aussi les quatre Cavaliers de l’Apocalypse. Mais dès que son esprit songeait aux imprécations de l’évangéliste homonyme, la vision de la beauté et de la précision de la gravure de Dürer supplantait celle de la Bête. Tout à sa méditation -et aussi un peu à sa fierté d’avoir accompli ce long parcours- le père Jean ne vit pas la fleur de pierre se détacher du claveau de la voûte. L’ornement vint s’éclater sur le pariétal, qui se brisa net, projetant des petits morceaux d’os dans le cerveau. « Bald ruhst du auch »… le père Jean n’avait jamais songé au double sens de ce vers du poème du promeneur « Bientôt toi aussi tu reposeras »…

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Le texte de Nady :

LE CHOIX
Le Père Jacques est las… Les idées se bousculent dans son esprit, il lui est de plus en plus difficile ces derniers temps de mettre un pas devant l’autre ; ses nuits d’ailleurs sont synonymes d’insomnies aussi…
Il est bientôt 18h. Le soleil de cette journée s’en va tout doucement en cette fin d’été. Le Père Jacques a pourtant encore plein de choses à préparer à la cure pour la messe de semaine de 19h, son sacristain n’étant pas encore rentré de congé, mais il peine à avancer et n’arrive pas à entrer dans l’église… Alors, pour dissiper cette fatigue qu’il pense passagère, il va se réfugier sur un des côtés de la bâtisse, à l’abri des regards indiscrets.
Et là, assis en haut des 3 marches, il se pose, accolé au mur de côté. Même sa tête lui semble lourde à tenir alors il profite du soutien du mur pour l’y poser et son regard fixe le luminaire de l’entrée, espérant peut être que la solution à ses tracas descende du ciel par l’intermédiaire de cette ampoule. Car en ce moment, le Père Jacques n’ose plus trop s’adresser directement au Très Haut, craignant une fin de non recevoir…
A 54 ans, le Père Jacques se retrouve à un carrefour de sa vie avec un choix cornélien à prendre car il ne peut plus continuer à poursuivre sa route ainsi. « La poursuivre comment ? » vous demandez vous ? avec deux amours à gérer… l’un spirituel et l’autre terrestre… ça a pourtant fonctionné de la sorte depuis bientôt 10 ans mais les rumeurs se faisant grandissantes, les attentes de Germaine de plus en plus pressantes et la révolution du Pape François trop longue à venir…
Germaine il la connait depuis toujours. Ils étaient sur les mêmes bancs de l’école depuis la maternelle. Une solide amitié les a toujours unis. Leurs parents respectifs les voyaient déjà mariés avec plein de beaux enfants plus tard. Au fil des années, leur attachement était toujours aussi fort et l’adolescence trahissait leurs corps en plein changement qui avaient eux aussi envie de s’unir mais à l’aube de ses 17 ans, le Père Jacques se souvient avoir reçu un appel d’en Haut pendant la célébration du dimanche. Il a toujours eu du mal à l’expliquer mais c’était quelque chose de plus fort que l’attirance qu’il avait pour Germaine ; quelque chose de grand, de beau, d’authentique l’appelait et lui promettait un avenir de paix, de sérénité et de bonheur, instants qu’il ne pouvait pas présager en couple à travers une vie de famille, surtout quand il voyait la sienne, plutôt agitée. Et c’est donc sans surprise que le Père Jacques décida à sa majorité de vivre dans la chasteté, l’obéissance et le détachement des biens matériels.
Germaine quant à elle se maria avec le facteur du village d’à côté, déçue de ne pas avoir croqué la pomme avec son Adam d’amour mais intiment convaincue qu’elle ne pouvait pas lutter avec l’appel de Dieu. Pendant ce temps là, le Père Jacques travaillait son ordination et une fois celle-ci reçue, il demanda à officier en Afrique et dans les îles d’Outre Mer, ce qui l’amena à beaucoup voyager au cours de sa vie à la rencontre des ces peuples très croyants, souvent sans richesses superflues. A la quarantaine passée il dû rentrer dans son village, souhaitant se rapprocher de sa mère très malade. Le diocèse fut trop content de récupérer « l’enfant du pays » surtout en cette période où l’Eglise manquait de prêtre et où les seuls restants devaient souvent se partager entre 3 ou 5 villages aux alentours. Quelle surprise de recroiser Germaine à un office du dimanche ? Elle n’avait pas changé ! Sa douceur naturelle, ses yeux pétillants de gaieté et de bonté n’avaient pas disparu malgré les aléas de la vie. Veuve depuis quelques années, ses enfants dans la capitale, elle avait elle aussi décidé de retrouver le village de son enfance et la maison de ses parents, décédés il y a fort longtemps. Et c’est avec le plus grand naturel que Germaine proposa au Père Jacques de l’aider à s’occuper de sa mère, sans aucune arrière pensée… Et bien entendu, au fil du temps, ce qui devait arriver arriva après toutes ces années… Germaine et le Père Jacques savaient en revanche rester très discrets mais vous savez comme moi qu’il y a toujours du monde qui sait lire à travers les lignes, les non-dits et les secrets… Depuis quelques mois un bruit court dans le village, le Père Jacques est parfois montré du doigt, Germaine n’est pas toujours bien reçue chez certains commerçants du marché, elle qui n’aspire qu’à la tranquillité. Comment hurler au monde entier que chacun est libre de ses choix ici bas tant qu’il ne fait de mal à personne ? Mais hélas, les préjugés font loi chez les bien pensants… Pour mettre fin à toute cette mascarade qui ne fera que s’amplifier, Germaine eut une discussion ferme avec le Père Jacques hier soir, lui demandant de faire un choix entre elle et Lui, comme les 2 n’étant pas conciliables ici bas…
A 18 ans le Père Jacques s’est démené contre vents et marées pour atteindre le seul but qu’il avait, conscient du mal qu’il pouvait engendrer dans le cœur de Germaine mais il voulait à ce moment là aimer et vouer sa vie au Très Haut.
A trois fois 18 ans, c’est le choix inverse qui s’impose à lui. Faire marche arrière, renoncer à ses vœux qu’il croyait éternels, redevenir un homme pécheur (mais ne l’était il pas déjà depuis 10 ans ?) avec ses désirs et ses sentiments terrestres, est ce bien cela qu’il voulait ? Pourtant il continuait à aimer Dieu et voulait encore le servir… C’est tiraillé dans ce choix complexe que le Père Jacques voit ses pensées se mélanger à l’entrée de cette église mais il va bien falloir qu’il se décide, l’humanité qui l’entoure aime la normalité…
Et c’est sur le souvenir de la plume de Jos Gonçalves, dans son roman « Entre Ciel et Terre », livre qu’il avait emprunté à Germaine il y a une semaine pour se changer les idées, que le Père Jacques s’assoupit, espérant que cette sieste lui porte conseil :
« Persiste (…) ! Ne lâche rien et tu seras libre. Libre de choisir. Libre de décider de la direction que tu veux prendre, de la ligne de conduite que tu veux adopter.(…) Chaque direction comporte des avantages et des inconvénients, des certitudes et des doutes, des zones de confort et des zones de risques. Le choix parfait n’existe pas. (…) Un choix n’est bon que s’il convient à celui qui le prend. Celui que tu feras sera le bon. Mais quoiqu’il arrive assume ta décision parce que dans tous les cas elle aura des conséquences ».
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Le texte de Valérie :

Mon Dieu que je regrette cette nuit où j’ai tout gâché. Il y a vingt nous filions le parfait amour. Nous habitions une chambre de bonne juste en face de l’église. De notre fenêtre, nous la regardions souvent, imaginant même le jour où tu m’y ferais entrer dans ma jolie robe blanche. Nous nous étions rencontrés au lycée, avions brillamment réussi notre baccalauréat et avions intégré toi une école d’ingénieur, moi la fac de médecine. Nous devions l’un et l’autre beaucoup travaillé et un soir, stressée par toutes les épreuves, j’ai craqué. Nous nous sommes disputés. J’ai claqué la porte et j’ai rejoint des amis en discothèque. J’ai bu et j’ai dérapé. Tu ne m’as jamais excusée. J’ai beau eu t’expliquer que c’était un accident, que je tenais à toi…tu n’as rien voulu savoir. Tu as quitté notre studio, tu es retourné vivre chez tes parents me laissant pleurer toutes les larmes de mon cœur. J’ai essayé de te revoir, je t’ai appelé de nombreuses fois mais tu ne voulais plus entendre parler de moi. Je ne t’ai plus revu pendant des années. J’ai poursuivi mes études m’acharnant au travail pour t’oublier. Je faisais des gardes plus que l’on nous en demandait, je m’abrutissais en prodiguant des soins pour oublier le manque. En vain.
Et un jour tu es revenu. Je n’ai d’abord pas pu y croire. Je n’avais pas quitté notre petit nid douillet et un jour que je descendais acheter une baguette au bout de la rue, j’ai croisé un curé qui souriait aux anges. En le saluant, nos regards se sont croisés et je t’ai tout de suite reconnu. Tes yeux ! Ces yeux, que tu as posés sur moi alors que j’étais toute jeune et timide, ces yeux pleins d’amour qui m’ont donnée confiance en moi et fait aimer mon corps, je ne les ai jamais oubliés, jamais remplacés. Depuis toi, personne n’a posé ses yeux sur mon corps nu. Mon cœur s’est emballé. Comment avais-pu te faire tant de mal pour que tu renonces à ta vie d’homme, pour que tu fasses une croix sur l’amour charnel que tu aimais tant pour un amour spirituel. Comment avais-je pu te dégouter des femmes à ce point ? Ce n’était pas possible, c’était un canular, tu voulais sans doute me provoquer en venant traîner dans notre quartier déguisé ainsi.
Mais il en était rien. Tu étais bien rentré dans les ordres et ton parcours religieux t’avait remis sur mon chemin. Hasard ou volonté de ta part ? Je ne le saurai jamais. Depuis, jour après jour, je te croise sans jamais oser t’aborder. Ne me reconnais-tu vraiment pas ou fais-tu semblant ? Je ne le saurai jamais. Quoi qu’il en soit, voilà plusieurs années que dès que je suis dans ma chambre, postée derrière ma fenêtre, j’observe l’église espérant te voir en sortir. J’adore quand, aux beaux jours, tu viens t’assoir sur les marches du perron. Tu sembles heureux dans ta dévotion. Tu n’as plus d’yeux que pour Dieu avec qui tu sembles en parfaite harmonie, serein, béat, comme quand tu t’endormais dans mes bras après nos ébats. J’ai espéré mais jamais je ne t’ai vu lever les yeux en direction de notre fenêtre.
Après toutes ces années, je me plais enfin à croire que finalement mon erreur t’a été profitable puisqu’elle t’a permis de trouver ta voie. Peut-être est-il temps pour moi aussi de la chercher ? Peut-être pourrai-je venir me confesser ? Peut-être m’accorderais-tu enfin ton pardon ? Avec un peu de chance, peut-être me donnerais-tu ta bénédiction pour que je cesse de culpabiliser et reprenne enfin ma vie ? Je ne le saurai jamais.

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Le texte de Terjit :
Au nom du Père, des Fils et d’Elisabeth.

Bernard a toujours rêvé d’ouvrir en grand ce lieu chargé d’histoire, alors quand le cardinal lui a demandé de participer à la journée du patrimoine il a accepté sans hésitation. Et puis c’est une marque de confiance qui ne se refuse pas pour cet homme qui aux yeux de tous est un exemple de droiture et d’abnégation.

Il a tout de suite commencé à réfléchir à un parcours de visite, à rédiger des fiches pour ne rien oublier et à faire remonter à la surface les archives les plus anciennes. Il a même révisé son latin pour que le premier prof de français qui passe, et c’est évident qu’il y en a dans ce genre de visite, ne lui fasse pas remarquer la moindre approximation.

Assis sous le porche du presbytère il sait qu’il ne lui reste qu’une demi-heure avant l’ouverture, alors pour se rassurer il refait son parcours mentalement pour la millième fois.

D’abord ouvrir en grand la porte principale pour accueillir les premiers visiteurs et leur souhaiter la bienvenue.

Faire assoir, traverser la nef et prendre place devant l’autel, sans regarder le troisième rang à gauche, là où était assise Elisabeth il y a trente ans, au mariage de la fille Colin.

Raconter rapidement l’histoire de la construction, mettre l’accent sur les colonnes d’une rare finesse, sans penser à la similitude avec les jambes d’Elisabeth.

Décrire la rosace au-dessus du chœur, attirer l’attention sur le vitrail de droite qui est un des derniers exemples du XIIème siècle du « bleu de Chartres », sans faire le parallèle avec les yeux d’Elisabeth.

Emmener le groupe dans la partie droite du transept et remonter le bas-côté jusqu’à l’escalier de l’orgue, sans parler du confessionnal et de la voix d’Elisabeth entendue pour la première fois.

Monter l’escalier en colimaçon en faisant remarquer le travail des menuisiers pour avoir cette courbure parfaite, sans y voir les hanches d’Elisabeth.

Décrire le nombre et la longueur des tuyaux de l’orgue, leur justesse acoustique et jouer quelques notes, sans sentir la respiration d’Elisabeth sur la nuque.

Redescendre l’escalier pour aller vers l’entrée de la crypte, poser la main sur la poignée massive en bronze, sans ressentir la forme exacte des seins d’Elisabeth.

S’extasier devant la magnifique voute, le crucifix en bois parfaitement conservé par la température constante de 15 degrés, et attirer l’attention sur la qualité de la taille du marbre des bancs, sans se remémorer les frissons d’Elisabeth sur la pierre glaciale.

Remonter à la surface, faire entrer dans le presbytère, se positionner devant la porte de la chambre, sans penser au lit double ni au tiroir des ensembles en dentelle d’Elisabeth.

Remercier tout le monde, les faire sortir par la petite porte et pour terminer leur faire admirer la lanterne faite par des enfants de la paroisse, sans leur préciser que c’est l’œuvre de leurs jumeaux.

Puis recommencer avec le groupe suivant, sans penser que chez les Delalle on est curé de père en fils.

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Le texte d’Adèle :
Juste une respiration
Devant l’imposante porte de bois sombre, il farfouilla dans la poche de son blouson et tenta d’en extirper la grosse clé de la sacristie.
« Mon Dieu, pourquoi est-ce si difficile ? »
L’angoisse rendait ses doigts raides et malhabiles, l’objet en métal froid et rouillé lui échappa et tomba à terre. Il se baissa avec peine, les trente années d’exercice sacerdotal avaient enrobé sa silhouette autrefois sportive. Trop de mauvais repas avalés à la hâte entre deux offices, trop de gâteaux confectionnés par des paroissiennes attentionnées, et bien trop de faiblesse devant les tentations. « Pardon, Seigneur, pour ma volonté misérable. »
Déséquilibré par son mouvement vers le bas, il se retrouva à genoux sur la première marche du perron. Tâtonnant avec maladresse, il allongea le bras droit, le sol était dur et glacé sous ses doigts. Il récupéra enfin la clef. Essoufflé par l’effort, il se retourna sur les fesses, jusqu’à s’asseoir, le dos calé sur le pilier de l’édifice de pierre.
«Tu es Pierre et c’est sur cette pierre que je bâtirai mon Eglise». Aujourd’hui, qui de l’homme ou du bâtiment s’appuyait sur l’autre ?
« Juste un instant, mon Dieu, un tout petit instant. Vous n’êtes pas si pressé, vous avez toute l’éternité. »
Sa nuque lui tirait, il appuya sa tête contre la paroi, il se souvenait d’une époque où il ressentait en plein chœur les vibrations du vieil édifice. Animée par les chants et les réponses de l’assistance, l’église lui semblait alors vivante, et une légère exaltation l’envahissait au moment de l’élévation.
Les célébrations avaient été nombreuses, dans cette paroisse à la population jeune. Des messes de mariage, des baptêmes, des communions privées, des professions de foi, quelques confirmations. Beaucoup de joie, des chants plein d’allégresse, des familles réunies, et qui lui réjouissaient le cœur et l’âme.
On lui avait aussi confié des obsèques. Des moments dignes, dans le recueillement, où, après la préparation des funérailles avec les familles, il honorait avec sincérité les défunts avant de les confier au Père, dans la sérénité.
Et puis, il y avait les jours comme aujourd’hui. Ceux où franchir la porte de l’église était déjà difficile, où accueillir les croyants était une épreuve. Où il pesait chacun de ses mots et où chaque mot lui pesait. Où il était pénible et pourtant nécessaire de donner un sens à chaque geste du rituel, parce qu’ainsi un homme, une femme, franchiraient une étape de leur vie.
Lui qui ne serait jamais père, lui qui croyait à la vie éternelle, ne s’habituerait jamais à ces chagrins au-delà de toute douleur, des parents qui perdent un enfant.
Malgré sa foi profonde et solide, il avait de plus en plus de mal à croiser les regards pleins d’une détresse inouïe, à choisir les mots qui apaisent, à poser une main sur une épaule affaissée.
Il allait tout de même ouvrir cette porte, il avait juste besoin d’une respiration, ensuite il ferait ce qui était son devoir et sa mission, il célèbrerait ces funérailles, à commencer par le rite de la lumière, en allumant les deux cierges symboles de l’espérance chrétienne.
« Encore une respiration, mon Dieu, encore un souffle de vie ».

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Leiloona

Museo geek l’hiver, sirène l’été.
Je lis et j’écris durant les 4 saisons.
J’aime le bon vin et les fromages affinés.

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65 commentaires

  1. Comme j’aime tous vos textes ! Vous m’épatez particulièrement ce matin . Que d’histoires , sages ou malicieuses, écrites de vos plumes habiles ! Contente de faire partie de ce groupe, je remercie Leiloona de nous accueillir dans cette jolie paroisse. Bises.

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          1. C’est ajouté, je squatte un autre pc ! 😀
            (Si j’avais plus de droits, ce serait moins compliqué pour moi de régler ce problème. Humpf’.)

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  2. @Nady, on voudrait savoir la fin 😮
    @Terjit : belle chute, ha ha !
    @Leiloona : bien vu le décalage…
    @Adèle : joli texte. ça sent le vécu : fille de prêtre ? (poke @Terjit) 😀

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  3. @Leil : tu sais nous élever et nous ramener très vite sur terre 😉

    @Anselme : en peu de mots tu as tout dit ! bravo !

    @Iza : faire toute cette route pour ça !!!! arghhhh ps : tu as fait Compostelle ? sur ma To do list 😉

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  4. @Valérie : nos thèmes d’écriture sont malicieux cette semaine 😉 j’ai beaucoup aimé ton histoire. Suis triste du temps perdu par ta narratrice, faut à tout prix qu’elle court vers quelqu’un d’autre, avec lui c’est peine perdue 😉 . Ah oui, autre chose qui m’a fait sourire : je ne pense pas que les prêtres soient dégoûtés des corps des femmes mais ils doivent résister, et ça ne doit pas être évident… 😉

    @Terjit : dès le titre je m’attendais au pire 😉 chute exquise ! je reconnais bien ta plume là, j’aime beaucoup 😉

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    1. Au pire ? Ben non, il n’est qu’un homme après tout, et héritier d’une tradition familiale… comme chacun de nous 🙂 Merci Nady

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      1. Sorry…me suis mal exprimée… loin de moi d’avoir voulu juger mais voulais dire « te connaissant, dès ce titre dont le début m’est familier, je m’attendais à tout avec toi 😉 et ne je ne fus pas déçue 😉

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  5. @Adèle : ton texte est divin, si je puis me permettre ! la description de son état de lassitude pourrait s’appliquer à tout à chacun quand on devient las de la vie… Bravo !

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  6. Je n’ai pas eu le temps d’écrire pour cette photo mais j’adore vous lire!
    Coup de coeur pour le texte d’Iza. Et j’aime beaucoup celui de Terjit également…
    J’aime la sérénité qui se dégage des textes.
    Je cours lire les autres!

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  7. Anselme :
    Dis-moi, trois fois cette semaine, il faudrait p’tre veiller à te reposer un peu avant le burn out hum ! 🙂 (Je connais quelqu’un qui peut t’aider, si tu veux ses coordonnées, n’hésite pas.)
    Ou alors c’est le poids des confessions qui te pèsent ainsi.

    En tout cas, court mais percutant, comme toujours. 🙂

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  8. Iza : Ben dis moi, il regardait pourtant en l’air, zut !
    Belle description de ce sentiment d’accomplissement. Ai bien senti l’être galvanisé par ce qu’il avait donné et reçu.

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  9. Nady : Ah joli de parler du roman de Jos ! 😀
    Sinon oui, la vie est faite de choix (ou de non choix qui en sont aussi 😉 ) et nous ne saurons jamais s’ils étaient bons ou non … Mais si nous n’avions pas à en faire, cela voudrait dire que notre vie est morne, non ? 😉
    En tout cas, tu as bien décrit ce sentiment qui fait qu’un jour souvent l’évidence s’impose. 🙂 (mais est-ce encore un choix, si c’est une évidence ? 😛 ) #caféPhilo

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    1. Merci pour ton retour miss. Certains choix sont complexes mais on ne va pas se plaindre d’en avoir ;-). Quand l’évidence s’impose on a tout gagné mais c’est assez rare…

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  10. Valérie : Ouch toute sa vie ? Quel poids, punaise … donc en gros les deux ont renié les plaisirs de la vie ?
    Bien aimé le revirement avec la confession … oui effectivement intéressant de se dire que la confession concerne le prêtre et non l’homme qu’il est. 😉

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  11. Terjit : Mouhahaha, terriiiiiiiiiibilis ! 🙂
    (ouais suis prof de latin, je t’ai à l’oeil lors de la visite ! 😛 )

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  12. @Alex : La chute vient clore de manière amusantes ton texte teinté de mélancolie.
    @Iza : Très belle description de l’état de fatigue de ton personnage qui malgré ses douleurs veut se montrer digne aux yeux du seigneurs… s’il avait su il serait rentré en boitant.
    @Nady : Une très belle histoire que cet amour d’enfance qui resurgit. Chacun a vécu, a aimé et ils se retrouvent toujours amoureux. Pas facile à assumer pour Jacques, à vivre pour sa dulcinée … fichue normalité. Son choix sera le bon d’après Jos que tu cites très judicieusement. Il faut que je me procure ses romans d’ailleurs.
    @Terjit : une fois de plus j’adore. Elisabeth se dessine sensuellement à nous au fil de la lecture quand les visiteurs guidés par Bernard se concentrent sur la richesse du patrimoine. J’aime beaucoup le parallèle entre les deux. Bravo.
    @Adèle : Tu décris fort bien la vie de ce prêtre avec ses joies, ses moments de partage mais aussi avec ses douleurs que même la foi ne peut apaiser. Comment trouver, en effet, les mots pour soulager de la perte d’un enfant même quand on croit à une vie dans l’au-delà? Un sentiment d’impuissance doit le saisir plus d’une fois.

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  13. @Leiloona : Toi qui souvent commandes aux divinités païennes, j’adore quand tu deviens terre à terre !
    Mais les mutations et changements de paroisse semblent encore plus difficiles que dans l’Education Nationale. Ce bon prêtre devra encore attendre.

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  14. @Anselme : à la deuxième lecture, j’ai enfin compris les subtilités de ton texte. Bravo pour la concision, qui te permet de traiter de philosophie à travers quelques lignes ! Original !

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  15. @Iza : comme l’enthousiasme de ce vieux prêtre fait plaisir à lire ! Sa foi en l’Homme est émouvante, encore plus que sa foi en Dieu. Mais le voilà bien mal récompensé. Un joli récit, malgré le choc final !

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  16. @Nady : mais c’est toute une vie que tu racontes là ! Le dilemme, la responsabilité du choix, le chemin de vie et ses nombreux embranchements, ses surprises, et les amours de jeunesse qui ressurgissent … Toutes choses qu’on croit inventées par les romanciers, alors que la vie recèle en vrai encore plus d’audace. Belle sincérité.

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  17. @Leiloona : Un texte doux et un brin mélancolique avec une chute beaucoup plus « terre-à-terre » ! Bien vu l’atterrissage ! 🙂

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  18. @Nady : Rhooo Nadine, un grand merci pour avoir fini ton texte avec un petit passage de mon livre ! C’est vrai qu’il est adapté au dilemme de ce prête – qui n’en est pas moins homme – que l’on empêche de vivre deux amours pourtant diamétralement opposés et qui ne se font pas de tort mutuel… C’est curieux et incroyable de voir à quel point nos 2 textes se ressemblent et forment à eux deux une histoire complète sans que l’on se soit concertées ! Merci Nadine 🙂

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    1. Merci à toi. Ta plume tombait comme une évidence quand je cherchais la conclusion de mon texte 😉

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  19. @Valérie : Les regrets et les remords pour elle, la prise d’un virage à 180° pour lui : 2 êtres qui se sont croisés, et dont la rencontre a eu un impact déterminant. Une belle histoire !

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  20. @Terjit : Rhoo ! Vraiment j’aime beaucoup ! Tant sur la fond que sur la forme. Arriver à faire un texte quasi érotique en parlant d’un presbytère, il fallait y penser et y parvenir. Mission que tu as parfaitement remplie ! Et alors la dernière phrase…j’ai adoré !

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  21. @Adèle : Le sujet de ton texte est délicat à aborder. Tu le fais avec finesse et délicatesse. Merci pour cette lecture poignante.

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  22. @Valérie : un homme avec un niveau d’amour exigeant. En effet seul Dieu peut être à la hauteur de ses espérances. Ou pas !
    La « faiblesse » supposée de ton héroïne est ce qui fait son humanité. Si cet homme ne l’a pas compris, je me demande quel genre de prêtre il peut être ? Intransigeant, dans le jugement de l’autre ?
    Quel dommage que cette culpabilité qui empêche cette femme de vivre. Et qui peut-être entache aussi son exercice médical.
    Je trouve ton texte très réussi.

    NB Ouf , mon mari n’est pas devenu prêtre 😉

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    1. Merci beaucoup.Tu as tout à fait raison et la fin de ta réponse m’a fait sourire.

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  23. @Terjit : il est merveilleux, ton texte , à mêler architectures de pierre et de chair ! Détails précis ou savoureux, on croirait voir cette … jolie église.
    Un prêtre qui aime les femmes de chair et la vie terrestre ne peut être qu’un guide précieux pour sa communauté.
    Un texte subtil et tout en légèreté que j’ai adoré !

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  24. Ces 2 dernières semaines je vous ai lu avec passion. Quelles plumes ! J’aime quand l’écriture révèle nos questionnements ou doutes. Et le spirituel en comporte beaucoup : le choix d’une vie, la transgression, la quête du bonheur…. Bises

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  25. Pas le temps de lire vos textes et pas le temps d’écrire… C’est la merde!
    La photo était pourtant intéressante. J’espère revenir dans la course semaine prochaine.

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  26. @Leilonna : j’aime beaucoup comme tu passes en douceur d’un sentiment général à cette ampoule, toute petite chose qui donne tout son sens à son voyage, son petit rituel du dimanche soir avant de replonger dans le tumulte qui tente de fuir. Et même le chien a compris qu’il ne fallait pas le déranger, alors oui, je suis d’accord avec toi, il est pile poil dans son élément.
    @Anselme : ton texte est bien la preuve qu’il n’est pas nécessaire d’en faire des tartines pour tout dire (précepte que je devrais m’appliquer à moi même d’ailleurs…). Bravo
    @Iza : j’aime tout dans ce texte : le style, le rythme, les références (même si mon allemand reste basiquement scolaire et que j’avais oublié qui était Simon de Cyrene depuis bien longtemps), les descriptions du pèlerinage et la chute (au sens propre) de la pierre qui met un point final à une vie complète… le doigt de Dieu ne dit-on pas ?
    @Nady : le carcan des prêtres… quelle tristesse ! Francois 1er sera-t-il assez fort pour remettre cela en cause et faire entrer ENFIN l’église dans la modernité ? Franchement j’en doute, les freins sont probablement encore trop forts… Difficile de décrire tous ces tiraillements, mais tu y parviens avec brio, sans fausse pudeur, et c’est en cela que ton texte est beau. Eh oui, on peut sans aucun doute être avec elle et Lui, ils y arrivent bien dans les autres religions. Encore quelques efforts, l’Eglise a réhabilité Gallilé en 1992 si je me souviens bien, alors admettre que les prêtres sont aussi des hommes avec des désirs (ouhlala le gros mot…) arrivera bien un jour 🙂
    @Valérie : j’espère qu’elle arrêtera de chercher des explications pour enfin vivre et qu’un jour un autre pose son regard sur son corps nu. Très beau texte !!!
    @Adele : quelle difficulté de décrire ce tiraillement, cette lassitude, cette énergie qu’il doit puiser à chaque fois un peu plus profond. Tous tes mots sont justes, précis, utiles. J’aime particulièrement cette qui synthétise tout : « Aujourd’hui, qui de l’homme ou du bâtiment s’appuyait sur l’autre ? ». Bravo Adèle !

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    1. Thks pour ton retour 😉 oui, j’ai foi en la révolution du pape François, je milite d’ailleurs sur ces sujets et ai beaucoup d’espoir de voir leurs réalisations prochainement, ça fera autant de combats en moins pour ma descendance qui devra, au rythme où vont les choses de nos jours, refaire le monde… alors si je peux l’aider 😉

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  27. Je trouve enfin le temps de vous lire …. Que vos textes sont beaux et qu’il est doux de revenir !! J’ai l’impression que nous l’avons toutes et tous trouvé fort las, ce prêtre !
    @Leiloona : puisse la nouvelle ampoule éclairer ses choix !
    @Anselme : j’adore ton texte ! Un régal de quelques lignes que je savoure en ce dimanche matin !
    @ Nady : Comme toujours, je suis fan de ta plume…douce, si douce…Et si empreinte d’humanité ! C’est « drôle » nous avons eu le même sentiment au vu de cette photo !

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  28. Alexandra K : portrait d’un curé de ville qui se rêvait curé de campagne, la lumière du Seigneur l’aidera peut-être …
    Anselme : en cinq lignes, le portrait sincère d’un prêtre et de … quelques jugements.
    Iza : l’écriture est impeccable, le cheminement du Père Jean, aussi, très instructif et agréable à lire, tant la musicalité s’échappe de chaque phrase.
    Nady : Pauvre Père Jacques, oui, je le plains un peu, car il pourrait aimer Germaine et Dieu à la fois, mais bon …
    Valérie : c’est terrible ce dilemme fatidique, ce doute persistant, je pense que j’aurai fait demi-tour sur le trottoir et me serait permise de le saluer, un premier pas !
    Terjit : aïe ! aïe ! la visite sera tout de même pleine d’émotions, contenues.
    Adèle : une petite pause et beaucoup de questions pour ce prêtre, ce qui lui apporte une introspection bénéfique, puisqu’il repart du bon pied.

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    1. la vie des hommes ici bas nous fatigue avec les choix qu’elle nous impose… merci pour ta lecture 😉

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