Gabriële, Anne et Claire Berest

Elle est à la fois sa protectrice, son rempart, et une fenêtre sur le monde … Là est la force de Gabriële. Elle ne fait pas la morale, elle ne fait pas la gueule, elle ne punit pas. Mais elle puise en elle-même une force de vie, elle rebondit, fait des pas de côté, se réinvente. 

Comment écrire sur son arrière-grand-mère ? Comment puiser dans les archives pour combler les vides de celle qui fut la grand absente ? Gabriële ? Picabia ? Les soeurs Berest ne connaissent pas cette branche familiale. Gabriële, la femme tue, le vide : pour quelles raisons ?

Anne et Claire sont donc devenues des petites souris, elles ont lu, ont interrogé, parfois, cette famille qu’elles ne connaissaient pas encore, se sont étonnées des ressemblances physiques, et ont écrit à quatre mains ce récit / essai / biographie sur une femme forte, solaire, d’une puissance incroyable dont elles ne soupçonnaient pas l’existence.

Le lecteur plonge dans une période faste pour l’Art, à un moment charnière où tout s’est accéléré, ne serait-ce que par cette fée Electricité. Début du XXè siècle, on réinvente tout, et l’Art fait forcément partie de cette danse nouvelle et endiablée. Au centre, ou plutôt en creux, une femme Gabriële, se démarque déjà … Dès sa plus tendre enfance, se dessine un portrait puissant : intégrer le monde d’hommes des musiciens, et faire taire les mauvaises langues qui pensent qu’une femme ne sait pas jouer comme un homme. Gabriële en impose et se pose comme une femme aventurière d’un nouvel ordre artistique. La rencontre avec Picabia a bien failli être ratée, il s’en est fallu de peu que Gabriële retourne à Berlin, là où tout devait se jouer pour elle, et pourtant, mue par un sacré instinct, elle choisit de rester avec cet homme qu’elle ne connaît pas bien encore. 

Pour le meilleur ou pour le pire ? Cela reste encore à voir. Gabriële est le tuteur de Picabia, elle est au fil du temps cette mère que Francis n’a pas connue. Un lien les unit, fort, inébranlable, malgré les tempêtes sous le crâne du peintre. Francis est un enfant, souvent capricieux, mais Gabriële aime son foisonnement, ses folies artistiques, elle le protège de lui-même et le porte aux nues, elle ferme les yeux sur tout, l’artiste prévaut, elle se doit de l’élever et de le mener toujours plus haut.

Gabriële dessine alors le visage d’une toute nouvelle société, en effervescence constante. Une femme au centre d’un courant artistique : elle est souvent l’initiatrice, le fer de lance entre Picabia et Duchamp. Des amitiés naissent, souvent avec des hommes, souvent des amitiés amoureuses, Gabriële flirte avec les lisières, de toute façon dans cette mouvance du début du XXè, flotte le goût de la liberté.

Marcel [ Duchamp] ne tente rien, il ne cherche pas à la séduire. Il s’installe à ses côtés, mais la considère intouchable. Peut-être de façon délibérée. L’existence d’une muse offre une force galvanisante. La femme devient l’absolu, l’horizon, l’idéal, l’au-delà.

Il est difficile de classer ce livre : une biographie sur cette femme méconnue mais qui porta néanmoins le germe de plusieurs artistes ? Un essai sur une période faste et novatrice en Art ? Un hommage à une arrière-grand-mère inconnue ? Devant nous s’étale une histoire réelle qui aurait pu être fictive tant elle est foisonnante. La matière était là, et les soeurs Berest ont écrit le portrait d’une femme étonnante sans trop mettre d’affect. Par pudeur ? Par respect ? L’écriture à quatre mains est en tout cas fluide : qui a écrit quoi ? Je serais bien en peine de le savoir. Aucune dissonance entre les deux soeurs.

Gabriële est à lire pour ceux qui adorent cette période, pour le portrait étonnant de cette femme qui a choisi, malgré son fort caractère et son indépendance, de nier sa carrière au profit de celle de son mari. Là est le paradoxe de cette femme : s’est-elle réellement sacrifiée ? J’en doute fort … Mais alors cela voudrait-il dire que l’Art serait au-dessus de l’individu ? Une force magnétique et puissante ? Gabriële le démontre en tout cas : ces hommes artistes peints dans ce livre sont tous animés d’une jolie fureur artistique, et donnent envie de créer, créer, et encore créer ad libitum … Un très bel hommage au monde des artistes. L’art comme catalyseur et élévateur. Et ça, je ne peux qu’acquiescer d’un sourire.

Ce qui se passe entre eux est un face-à-face d’où jaillissent la pensée et la création, c’est le début d’une infinie conversation, au sens étymologique du terme, aller et venir sur une même rivière, dans un même pays.

Collection :  La Bleue
Parution :  23/08/2017
450 pages
Format : 140 x 215 mm
EAN : 9782234080324
Prix : 21.50 €
En sélection dans la catégorie Essai du Grand Prix des Lectrices Elle
Leiloona
Museo geek l'hiver, sirène l'été. Je lis et j'écris durant les 4 saisons. J'aime le bon vin et les fromages affinés. View all posts by Leiloona →

14 commentaires

  1. L’art au dessus de l’individu ? Oui, tu as raison. C’est ainsi que l’on peut expliquer le parcours de Gabriele. Comme toi (mais tu le sais) j’ai beaucoup aimé ce livre.

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    1. Oui ! Cette question m’interpelle … Et je crois que chez certains, l’art emporte tout … Un maelstrom qui nous fait sentir au-delà du vivant … Du moins, c’est ainsi que je vois la création, oui. Un acte beau et transcendant. Presque religieux du coup (mais au sens étymologique du mot « lien »).

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    1. Leur avancée est compréhensible, et leur chemin a soulevé certains secrets, oui … D’autres sont déjà partis avec les vraies personnes.

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  2. ce livre a été présenté la semaine dernière à la médiathèque par une libraire… j’avoue qu’elle m’a ( comme votre article) tentée!!!!

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