Je les ai élevés dans la contradiction du système par le fait, un grain de sable qui dérange et avec, ce qui est pour moi la forme la plus intelligente de l’humour : l’absurde. On riait de tout, on se moquait surtout de nous… Ces enfants avaient grandi avec des images, je voulais les élever dans l’imaginaire…
Comment devient-on une mère quand on a manqué de la sienne, de sa chaleur, de ses mots pansements apposés en douceur sur le coin d’une tempe fiévreuse ? Comment peut-on reproduire ce que nous n’avons pas eu ? Et comment en avoir envie ? Et si derrière ce sentiment se cachait, au contraire, la peur de ne pas être à la hauteur, de faire du mal à ce qui est précieux ? Mais comment ne pas avoir envie aussi de cette liberté dont nous avons goûté enfant ? Et sans une mère-louve, ne se construit-on pas en liberté totale ? L’absence d’une mère ne fait-elle pas de ces enfants des êtres libres, indépendants, capables de se relever, et ce peu importe les coups que leur porte la vie ?
Le nouveau roman de Sylvie Le Bihan triture toutes ces problématiques avec une profondeur psychologique incroyable. La narratrice est une femme franche, sincère, entière, qui ose fuir et dire à ses enfants son besoin de liberté. Voici une femme qui s’est construite sans mère, avec toute la fragilité, ou la gaucherie que peut avoir un père lorsqu’il reprend les rênes d’une éducation. Nul jugement ici ou facilité dans les assertions : nous ne sommes pas dans des clichés, nous sommes dans la sincérité.
C’est l’histoire d’une femme qui part à un moment charnière, qui renoue avec son passé, notamment sa mère, sans trop se l’avouer. Une femme qui, loin du quotidien, dans la magnifique Capri, arrive à prendre de la distance sur ses enfants devenus grands.
Le passé est ce fardeau qu’on porte tant qu’on ne l’a pas affronté, il revient à son point de départ, telle la pierre de Sisyphe. Aussi est-il temps pour Giulia d’affronter, à la presque cinquantaine, ses propres démons, de leur tordre le cou.
Le roman porte de nombreux symboles, comme cette île qui est un personnage à part entière dans le récit. Symboliquement, Capri représente ce lambeau de terre qui s’est détaché, un lieu pétri de solitude mais avec dans sa mémoire chthonienne son passé inoubliable : à l’image de Giulia en somme. Dans ce récit, ce sont les hommes qui ont la plus grande part narrative : un père qui élève seul sa fille, deux grands fils, des amants. Giulia est une femme girouette qui passe de bras en bras avec un besoin d’aimer si important qu’elle étouffe dans l’oeuf des relations qui auraient pu être belles. Ainsi est Giulia : la vie l’a très vite faite seule, alors pourquoi continuer sur un autre chemin que celui que la vie lui a donné ?
Voici le roman d’une femme forte dont les fêlures craquellent, d’une mère-Atlas qui a tout porté à bout de bras, d’une femme qui a enfin envie qu’on l’aime sans en faire des tonnes. Une femme vive qui aimerait enfin apaiser en elle cette petite fille tourmentée et assoiffée d’amour.
Il y a chez Sylvie le Bihan cette acuité à faire parler les âmes, à leur donner toute leur complexité et leur dualité. Souvent, au détour d’une énumération d’actions, le narration nous cueille par une tournure inattendue, un souffle juste et délicat. Les variations sont là : on ne tombe jamais dans la dissonance, la narration fluctue entre narration efficace et réflexions d’un certain lyrisme. Happé, maintenu, le lecteur est charmé par l’intelligence du propos qui aurait pu ressembler à une planche savonneuse. Jamais le livre n’y glisse.
Un roman kintsugi, vous savez, cet art japonais qui consiste à recoller grâce à de l’or un vase brisé. Parce qu’en art, les cicatrices rendent plus fort. (Dans la vie aussi.)

Bon, la thématique n’est pas pour moi. Ses autres romans sont sur ce thème (mère, famille) ou non ?
Non, son précédent traitait de l’incapacité à aimer, à cause d’un secret de 30 ans. Le poids des secrets est plutôt le thème récurrent. (Enfin, c’est relatif, c’est le second que je lis d’elle. )
https://www.bricabook.fr/quil-emporte-mon-secret-sylvie-le-bihan/
C’est une de mes prochaines lectures !
Un roman de l’introspection, il devrait te plaire. 🙂
Je me pose d’incessantes questions sur ce sujet, alors je vais lire ce roman, c’est certain.
Le questionnement est toujours intelligent et juste. 🙂
Très beau roman!
Tout à fait !
Il me tente beaucoup celui-ci !
Il est très bon.
Il me tente énormément et je l’ai surligné ^_~
Il devrait te parler oui. (sans parler de l’écriture. 😉 )
Je l’ai lu et je l’ai adoré, une de mes lectures les plus fortes, les plus belles, les plus marquantes depuis le début d’année !!!!