San Perdido, David Zukerman

Bientôt les touristes enfouissent le nez dans leur mouchoir et plissent les yeux de dégoût. Devant eux s’étend la décharge publique qui coupe San Perdido en deux, comme une plaie humide et purulente. On dit que les pauvres l’ont placée là pour ne pas sentir la mauvaise odeur des riches qui vivent au-dessus d’eux.

Ce n’est pas un hasard si le roman de San Perdido s’ouvre sur une décharge, lieu hautement symbolique, où les misérables tentent de (sur)vivre de troc. Là bas on ne peut guère tomber plus bas, puisqu’on y est déjà, on peut alors espérer s’élever et tordre la cou à un destin qui nous a mal mené depuis l’enfance. Yerbo est de ceux-là. Le premier chapitre nous le décrit comme une légende connue de tous à San Perdido. La description est là, proche du réalisme magique, ce n’est pas un enfant que le narrateur décrit mais bien un titan à la force prodigieuse. Le lecteur est alléché : quel est cet être qui se bat contre son destin ? D’où vient-il ? Et quelles sont ses intentions ?

Le roman ménage son suspens et ses effets : si la narration se focalise sur cet enfant dans la première partie, le récit prend la tangente et vadrouille ailleurs, notamment sur un autre endroit délicat à San Perdido : le bordel de « Madame ». Mais attention, là aussi le tout est fait avec tact (et doigté ?). Deux lieux de perdition à San Perdido, mais deux lieux ô combien riches d’a priori dont il convient de tordre le cou. Dans la décharge vivent des êtres à l’incroyable richesse intérieure, tout comme dans cette maison close où toutes les filles semblent avoir bu à la fontaine de jouvence.

Le récit donne à entendre ces miséreux, à voir comment un homme ordinaire peut se révéler être un héros silencieux, comment une femme peut se servir de son sexe et de ses attraits pour éviter d’autres violences. Dans cette histoire, il est aussi de toutes ces magouilles de la bourgeoisie et des hauts-fonctionnaires, ils occupent ici une place peu ragoutante puisqu’ils ont besoin des plus miséreux pour assouvir leurs besoins primaires. Dans cette lutte effrénée entre David et Goliath, l’histoire a déjà tranché sur le vainqueur …

La force de ce récit est de nous transmettre différents messages sans en avoir l’air. Le lecteur navigue à travers ces imbroglios d’histoires qui s’emboîtent et convergent, il voyage et ressent presque la moiteur de San Perdido, tout en se laissant gentiment ensorceler par le réalisme magique que le narrateur dispense avec parcimonie. On pense forcément aux auteurs sud-américains, notamment pour les descriptions très « sensuelles » des femmes et du traitement de leur corps, mais aussi à un personnage attachant comme Jean Valjean, lui aussi homme mystérieux à la force surhumaine.

Un incroyable sens du romanesque, une narration qui oscille entre plaidoyer, apologue, ou encore fable qui flirte avec le merveilleux. Les contes restent un incroyable vecteur romanesque pour parler de la triste réalité.

5 comments

  1. jostein59 says:

    Je n’ai pas encore eu l’occasion de le lire mais ce n’est pas l’envie qui manque. Surtout après avoir lu ta chronique.

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Commentaire :

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