Commentaires sur Quel beau métier professeur !

Admirez la belle contrepèterie qui ouvre ce billet.

Dans cette partie, les morpions seront les stars. J’y mettrai aussi des bouquins (noooon, encooore !) portant sur la pédagogie. Mais il y aura surtout des anecdotes, hum.
Comme je suis en vacances, je vais devoir faire du réchauffé … mais je suis à peu près certaine que de nouvelles perles se glisseront dès la rentrée (avec les 6èmes, ça devrait donner.)

***

Cette année, je me suis rendue compte que j’étais déjà mère de plusieurs ados, et que j’en avais de la 6ème à la 3ème. Alors oui, en m’y prenant tôt (très tôt même), j’aurais pu avoir un enfant de 15 ans. Mais en avoir dix me paraît impossible (je ne suis pas une souris …). Force est de constater que ces enfants ne sont pas de moi.
Pourtant c’est bien moi qu’ils appellent maman.
Nous sommes au mois de juin, en pleine révision du brevet. Les élèves sont studieux en ont marre de faire pour la quinze millième fois des exercices de réécriture. Le moment de la correction arrive. La délivrance est proche.
Un grand lève la main et lâche :
-Je veux bien corriger, maman.
Le mot de trop.
Tout sourire je lui réponds :
– Mais voyons M*****, nous avions dit qu’il fallait éviter que tu m’appelles maman en classe.
Les autres mettent quelques secondes avant de réagir et voyant que je me prends au jeu, un élève lance :
– Ah mais tout s’explique ! C’est pour ça que tu es grand !
La classe  entière éclate de rire.
(Ndlr : je suis très grande)
Normalement cette blague s’arrête là.
Sauf que M****** s’est évertué à m’appeler Maman jusqu’à la fin de l’année. Et sur le p’tit mot de fin d’année, j’ai un joli : « Bonnes vacances, maman ! « 

***

De l’art de bien parler

Cette année, j’avais une classe de sportifs. Dans cette classe de 30, 15 gars aimant mieux manier le ballon que le stylo.
Pourtant l’émulation faisait rage. Habituellement, plus ils sont grands, moins ils parlent. Là c’était tout le contraire.
10 mains levées en permanence. Et jaloux comme pas permis ! Si j’avais interrogé une fois un élève, il valait mieux que je fasse le tour des doigts levés avant d’interroger de nouveau le premier.
Bref, que du bonheur. Alors oui, ils n’avaient pas de bonnes notes ; mais au moins ils étaient curieux d’apprendre.
Ainsi quand j’ai étudié le subjonctif imparfait avec eux, ils voulaient que je leur donne des exemples. Ils s’en fichaient que je dise que le subjonctif imparfait n’était plus utilisé à l’oral, ils voulaient des exemples.
Et à la fin du cours, dans le couloir, j’ai entendu :

– Hey ! Je voudrais bien que tu vinsses faire un foot ce soir ! 

Je les imaginais le soir chez eux, à table.

– Maman, j’aurais voulu que tu me passasses le sel.

(La même classe, un peu avant l’épisode du subjonctif …)

Il est toujours délicat d’écrire au tableau. Je ne les vois pas, et à moins de me greffer des yeux dans le dos, ce sera toujours le cas. Alors de temps en temps, si ce que j’écris est long, je me retourne. Histoire de les surveiller.
C’était le cas ce jour-là. Hop, petit tour de tête vers la gauche et là, dans le fond, une main levée, non pas pour me questionner, mais pour taper un autre élève. Au bout de cette main, une règle.
– Vous deux, à la fin de l’heure, vous v’nez me voir !
Tout penauds, tête baissée, ils viennent donc au bureau.
Ma curiosité l’emporte sur la colère et je demande à Juliette (nom d’emprunt car les élèves sont les stars de cette catégorie) pourquoi elle voulait taper Léo.
-Ben, il m’a traitée de sorcière pleutre.
– Hein ? Mais, comment connais-tu ce mot ? (J’en oublierais presque l’objet de ma question.)
– Ben, depuis qu’on l’a vu en cours avec vous, on se traite de pleutre. On aime bien.

Ces gosses m’étonneront toujours.

Commentaires sur Mal de pierres de Milena Agus


Ed. Liana Lévi, 124p, 13€

(En arrière-plan, les galets de Dieppe)

« Simplement elle était une créature que Dieu avait faite à un moment où Il n’avait pas envie des femmes habituelles en série, Il avait eu une inspiration poétique et Il l’avait créée … »

La narratrice, jeune femme qui s’apprête à se marier, revient sur l’histoire singulière de sa grand-mère sarde. 
Celle-ci s’est mariée sur le tard « à une époque où une femme pas encore casée à trente ans était déjà presque vieille fille ». Alors quand un homme la demande en mariage, ses parents acceptent volontiers cette requête ! Peu importe si elle ne l’aime pas. Il faut bien qu’elle se trouve un homme tout de même ! Après le mariage, les jours s’écoulent et une relation chaste voit le jour entre le mari et la femme. De son côté, il faut bien qu’il décharge son trop plein de désir, alors il se rend régulièrement dans des maisons closes.
Pourtant un soir, le voyant fumer la pipe, elle lui dit :
« Il ne faut plus que vous dépensiez de l’argent pour les femmes de la maison close. Cet argent vous devez le dépenser pour acheter votre tabac et vous détendre en fumant votre pipe. Expliquez-moi ce qui se passe avec ces femmes et je ferai exactement pareil. »
Etrange lien tout de même entre ce mari et cette femme. Même si elle ne l’aime pas, elle souhaite lui faire plaisir … Alors de temps en temps, elle accepte de jouer le rôle d’une femme de maison close.

L’enfant est comme le mari : il tarde à venir. Tomber enceinte n’est pas un problème. Mais la vie ne semble pas vouloir grandir en elle. A cause de son mal de pierres (des calculs rénaux),  les grossesses n’arrivent jamais à terme.
Une cure changera tout pour elle.
Un petit naîtra sitôt la cure terminée ; mais surtout elle fera la connaissance du Rescapé. Le grand amour de sa vie.

Difficile de raconter ce roman.
Déjà parce que la narration n’est pas linéaire, et la raconter chronologiquement enlève tout son piquant. Puis parce que deux points de vue se mêlent dans ce roman : celui de la grand-mère et celui de la petite fille.  Et finalement parce que la vérité n’est pas forcément celle que l’on croit.
A la manière d’un puzzle, pièce par pièce, et grâce à l’histoire des personnages secondaires, le lecteur comprend la véritable histoire de cette grand-mère.
« Dans chaque famille, il y a toujours quelqu’un qui paie son tribut pour que l’équilibre entre ordre et désordre soit respecté et que le monde ne s’arrête pas. »
Quand j’ai refermé le livre, je n’avais qu’une envie : le redécouvrir à la lumière de la fin ! En effet, tout n’est qu’une question de perspective. Voilà ce que semble dire ce court roman troublant.

Message édité : Je viens de lire sur Rfi que Nicole Garcia projette d’adapter ce roman au cinéma.

Commentaires sur Le cimetière marin de Varengeville

Dans L’Or du temps,  Alice Berthier fait découvrir le cimetière marin de Varengeville au narrateur. Voici ce coin de verdure (vous pourrez vous imprégner de l’atmosphère de ce roman …)

L’église


Les vues du cimetière


« L’arbre de Jessé », vitrail de Georges Braque


La maison d’Alice ?

Cliquez sur les images pour les agrandir.

Commentaires sur A Lundi !

Ce week-end, retour sur les plages normandes !
Au programme : faire mes réserves en air salin, regarder les vagues et les écouter. A lundi !


Découvrez Julien Doré!

Commentaires sur Tagada Tagada (Les Dalton), et Tag !

Le tag, à ne pas confondre avec le nabaztag -la petite bestiole qui te parle-, est une sorte de chaîne qui passe de blog en blog et qui au bout du compte forme un lien inter blog.Un peu comme si tous les blogueurs de la galaxie entière se tenaient par la main.   

C’est à Miss Alwenn que je dois ce premier tag (hop, je fais un voeu…).
Les règles sont assez simples et je devrais m’en sortir …

1 – Indiquer le nom de la personne avec un lien vers son blog

2 – Prendre le livre que l’on lit actuellement (ou que l’on préfère) à la page
123

3 – Recopier le texte de la 5ème phrase et des 3 suivantes

4 – Indiquer année de parution, édition, titre et auteur du livre

5 – Choisir 4 autres blogueurs/blogueuses pour leur demander ce qu’ils lisent
et ainsi de suite….

***

1. Alwenn de Fabula Bovarya m’a donc tagguée, c’est à elle que je dois mes insomnies avec le bel Edward (ndlr : personnage de Fascination, Tentation, Hésitation .. )

2. J’ai pris le livre que je préfère (celui que je lis actuellement n’a que 124 pages, je ne voudrais pas lire la fin avant le début.) Il s’agit donc de L’Insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera. Je pourrais prendre tous les livres de Kundera d’ailleurs …

3. J’ouvre la bête à la page 123 (en même temps que vous, le suspens est à son comble …)

Et à la cinquième phrase je lis :

L’eau pulvérisée jaillissant des tourniquets retombait sur la pelouse ; il alla directement chez son amie. Elle habitait à quelques rues de là.

Il s’arrêtait souvent chez elle, mais toujours en ami attentif, jamais en amant.

4. 1984, Folio, L’Insoutenable légèreté de l’être, Milan Kundera

5. La chaîne se poursuit avec Le blog de la causeuse (j’espère qu’elle est sortie du congélateur), Sylvie (qui est en vacances), Cuné, et BelleSahi

Je ne peux m’empêcher de rire quand je lis la connotation très érotique du passage que je viens de citer.

Commentaires sur La Fameuse invasion de la Sicile par les ours de Dino Buzzati

De Buzzati, je connaissais Le K ; après le conseil de collègues, j’ai choisi de découvrir un livre de Buzzati pour les petits.  J’aurai une 6ème l’an prochain, et c’est avec plaisir que je me replonge dans le littérature-jeunesse.

Cet hiver-là s’annonce terrible. Le froid est si intense que les ours ne trouvent plus rien à manger.
« Descendons dans la plaine avec les hommes !  » proposent les plus courageux. Comme le roi Léonce ne connaît pas la cruauté des hommes, il trouve l’idée bonne.
Commence alors un long périple pour les ours.
Ils sont à peine partis qu’ils doivent déjà combattre la terrible armée du Grand-Duc, qui comme tous les dictateurs qui se respectent- est un homme cruel. Mais les ours, malgré leur air naïf, ont plus d’un tour dans leur sac ! Et c’est ainsi que d’énormes boules de neige mettent l’armée des hommes en déroute.
Face à la victoire des ours, le professeur De Ambrosiis -un peu magicien sur les bords- sort des bois pour apporter de l’aide aux ours.
Tiens, tiens, en voilà un qui semble bien opportuniste …
Le Roi Léonce écoute le vieil homme et se dit qu’il a en face de lui l’homme qui pourra retrouver son fils Tonin, autrefois enlevé par des chasseurs …

Le récit sera semé d’embûches et les ours arriveront même jusqu’à la Capitale. Mais gare à ceux qui au contact des hommes s’approprieraient leurs vices !
Comme le dit le narrateur :
« Ceci se passait il y a bien longtemps
Les bêtes étaient bonnes, les hommes barbares en ce temps. »

Quand on ouvre le livre, on s’attend à lire une pièce de théâtre. En effet, Buzzati présente tout d’abord les personnages et le décor à la manière d’une pièce. Mais c’est un véritable récit épique qui commence.
Buzzati respecte donc les caractéristiques de l’épopée, allant même jusqu’à insérer des vers.
Le conte se mêle aussi au récit épique et le lecteur croisera un troll, un croquemitaine, un serpent venu de la mer et des fantômes…
L’histoire devrait plaire aux plus jeunes car les scènes d’actions ne manquent pas dans ce livre, et le narrateur prend souvent le lecteur à partie en l’interpellant. Les illustrations de Buzzati lui-même et les jeux situés en fin de livre achèveront de conquérir le cœur des petits.

Commentaires sur Le coeur cousu de Carole Martinez

Ed. Gallimard, 431p, 23€

Je crie au génie ! C’est un livre envoûtant ! Si vous ne connaissez pas l’auteur, c’est normal, c’est son premier roman.
Et quel premier roman ! 
Il est question de prodiges, de légendes dans ce livre ; mais je suis à peu près certaine que ce livre deviendra lui aussi une légende, un incontournable. Un premier coup de maître !

Soledad, une femme vieille avant l’âge, nous raconte l’histoire de sa famille sur deux générations. Elle commence par sa mère, Frasquita Carasco, qu’elle a à peine connue, et elle terminera son récit par elle-même.
Frasquita a reçu un don : tous les tissus qu’elle touche de son aiguille deviennent de véritables œuvres d’art. Loin d’émerveiller les habitants de ce village espagnol, elle est bientôt considérée comme une magicienne, une sorcière. Comme si le don ne pouvait appartenir qu’au Mal. Pourtant c’est bien elle qui a cousu un cœur à la Madone du village, cœur cousu qui semble vivre !

Frasquita continuera de vivre à Santavela, même si on la dédaigne. Et elle aussi transmettra le moment venu et à chacune de ses filles cette petite boîte qu’elle a reçue quand elle est devenue une femme.

Cette boîte de Pandore qui parcourt ce récit, tel le fil indestructible d’une couturière, n’est pas le seul élément merveilleux de ce livre. Véritable conte, j’ai croisé au fil des pages un ogre, un petit poucet, un mythe vivant … et bien d’autres personnages encore …
Les sœurs de Soledad (la narratrice) auraient d’ailleurs toutes pu s’incarner dans un livre de Grimm ou d’Andersen, et chaque personnage est tellement fort qu’il aurait pu faire à lui seul l’objet d’un roman entier (La Blanca par exemple qui sillonne l’Espagne et prodigue ses talents auprès des mourants).

Je ne peux vous en dévoiler plus car le charme serait rompu, mais sachez que le livre est découpé en trois parties distinctes: « la rive », « la traversée », « l’autre rive ». (Quand je vois ces titres, je pense au passeur Charon qui mène les âmes d’une rive à l’autre … )

En fait, ce livre a l’étoffe d’une épopée et Carole Martinez celle d’un aède grec.

C’est grâce à un congé parental que nous devons ce livre … il faut croire que le talent de cet auteur attendait sagement le moment opportun pour prendre vie.
Et si Frasquita Carasco dans ce roman donne vie à ses tissus, alors la narratrice donne vie à ses mots. D’ailleurs écrire des textes ressemble fortement au travail de la couturière. L’étymologie de « texte » ne vient-elle pas du latin « textus » : le tissu ? 

Quelques extraits choisis :

– C’est nous, les Gitans, qui faisons tourner la Terre en marchant. Voilà pourquoi nous avançons sans jamais nous  arrêter plus de temps qu’il ne le faut.

Les mains des conteuses sont des fleurs agitées par le souffle chaud du rêve, elles se balancent en haut de leurs longues tiges souples, fanent, se redressent, refleurissent dans le sable à la première averse, à la première larme, et projettent leurs ombres géantes dans des ciels plus sombres encore, si bien qu’ils paraissent s’éclairer, éventrés par ces mains, par ces fleurs, par ces mots.

Ce roman a déjà reçu plusieurs prix, comme l’indique l’ignoble bandeau rouge qui l’encercle chez le libraire.

Le Prix Renaudot des Lycéens, le Prix Ouest-France Etonnants Voyageurs,  la Bourse de la découverte-Prix découverte Prince Pierre de Monaco, la Bourse Thyde Monnier, le Prix Emmanuel Roblès-Prix des lecteurs de la ville de Blois.

Et ce n’est que rendre grâce à cette histoire …

Maintenant, il ne me reste plus qu’à refermer ce livre et à espérer que d’autres lecteurs tomberont dans cette toile d’histoires inventées par Carole Martinez.
Kundera dans l’Art du roman déplorait le manque d’imagination des nouveaux auteurs, je crois que là nous sommes face à un joli contre-exemple. 

Clarabel en parle aussi sur son blog. (le lien vers son blog est sur votre droite)

NB : Aux prochains lecteurs : faites attention au nom du mari d’Anita, et le roman prendra une ampleur nouvelle.

Commentaires sur Nocturna, la nuit magique

Tim est un petit garçon un peu rejeté par les autres élèves de son âge. Mais ce n’est pas grave : il passe ses journées à reproduire les différentes constellations sur le toit du pensionnat ou à découper des étoiles.
Le moment le plus dur pour Tim est la nuit, car le noir est sa plus grande peur. Et ce ne sont pas ses parents qui vont pouvoir l’aider car ils ne sont plus là pour le rassurer.
Sa mère lui a tout de même confié qu’il avait une étoile, Adhara, pour veiller sur lui la nuit. Alors chaque soir, c’est le même rituel dans cet orphelinat : Tim pousse le lit en fer jusqu’à la fenêtre, ouvre les volets de celle-ci à l’aide d’une petite clé et contemple son étoile. Sauf qu’un soir, on lui vole le précieux sésame pour ouvrir la fenêtre ! 
Le petit garçon monte donc sur le toit du pensionnat pour voir Adhara, mais là, misère, son étoile s’éteint sous ses yeux !
Occupé à regarder cette étoile, il glisse du toit. Si le Berger des chats n’avait pas été là pour le rattraper, il serait tombé.
Mais qui est ce berger ?
Ce personnage est là pour veiller au bon déroulement du sommeil des enfants. Et il n’est pas le seul ! C’est tout un monde qui prend vie la nuit !
C’est donc avec l’aide du berger que Tim essaiera de comprendre pourquoi Adhara ne brille plus.

Ce film répondra sans nul doute à certaines de vos questions : Pourquoi le matin vous avez les cheveux emmêlés ? Pourquoi certains enfants font pipi au lit ? Ou encore d’où viennent tous ces bruits nocturnes ?
Et surtout il permettra aux plus jeunes de ne plus avoir peur la nuit. J’aurais bien aimé voir un tel film quand j’étais plus jeune … le gouffre de la nuit m’aurait paru plus rassurant.

Je suis d’ailleurs bien étonnée de ne pas avoir entendu parler de ce film à sa sortie. Les dessins m’ont fait penser aux « Triplettes de Belleville », et l’univers crée ressemble beaucoup au « Voyage de Chihiro » de Miyazaki.
Joli conte initiatique rempli de poésie, ce serait dommage de passer à côté.

Les demeurées de Jeanne Benameur


Ed. Folio, 81p, 2€

Trois femmes dans ce roman.
La première, c’est La Varienne, l’abrutie, la demeurée. Au choix. Elle a une petite : Luce. La lumière ? Non sa lumière à elle, à l’abrutie. Entre ces deux femmes existe un lien fort, incassable. Un lien innommable (au sens premier). Et pour cause, elles ne se parlent jamais. La Varienne ne possède pas cette faculté là. Au mieux, elle essaie de reproduire les mouvements de la bouche des autres. Chez elle les mots ne passent pas, ne demeurent pas.
Et la petite Luce, elle, tente d’attraper le regard de sa mère, mais c’est peine perdue.
Les villageois pensent qu’elle aussi est une demeurée. Telle mère, telle fille.
Seule une femme pense le  contraire. Mademoiselle Solange, l’institutrice du village. Et son nom est aussi doux qu’elle. Elle ne comprend pas la petite. Pourquoi s’obstine-t-elle à ignorer ces mots qu’elle entend toute la journée ?
En fait, Luce est loin d’être une demeurée. Elle a bien compris qu’accepter que des mots entrent dans sa tête serait accepter de se séparer de sa mère. Et la petite ne veut pas. Elle veut demeurer avec sa mère.

Ce roman montre, paradoxalement, que les mots séparent au lieu de rapprocher. Le lien entre La Varienne et Luce est fort car le langage n’a pas encore perverti cette relation. Et ça Mademoiselle Solange ne le comprend pas. Elle qui met des mots dans la tête des petits écoliers.
Mademoiselle Solange a l’ardeur pédagogique et le cas de cet enfant ne peut rester irrésolu. Elle s’en est fait la promesse.

Je comprends Solange … moi aussi j’essaie de mettre des mots dans la tête des écoliers. Et quand j’échoue, c’est une véritable remise en cause.
Ce roman montre que le savoir peut faire peur, et que finalement la fonction de l’enseignant est de dire à l’élève :
– Je suis là pour t’accompagner et te guider. Toi-même tu verras que le savoir n’est pas dangereux.

D’habitude les livres courts ne me plaisent pas. J’ai besoin d’avoir de la matière, des mots pour entrer dans l’histoire. Mais là Jeanne Benameur a réussi à me faire adhérer à cette  intrigue en peu de pages. Quelle émotion à la fin ! C’est la gorge nouée que j’ai refermé ce roman.

Commentaires sur Dans l’or du temps de Claudie Gallay

Ed. Babel,  365 p, 9€

Le titre déjà ! Quel titre !

Il fait écho à l’épitaphe de la tombe d’André Breton  « Je cherche l’or du temps ». Quel rapport avec le livre ? Plusieurs en fait.

Un couple de parisiens part avec leurs filles dans leur maison « la Téméraire » à Varengeville (joli village sur les hauteurs de Dieppe) pendant les vacances d’été. L’homme qui est aussi le narrateur ne semble plus être à sa place à côté de cette femme trop parfaite … un peu comme s’il ne s’était pas encore trouvé. 
Un jour en allant chercher des fraises, il rencontre une vieille femme bourrue : Alice Berthier. Rien ne prédispose ces deux individus à passer du temps ensemble. Elle aime la solitude et lui n’aime pas parler. Pourtant grâce aux kachinas, statuettes indiennes qui passionnent le narrateur, des liens se tissent peu à peu.
   

C’est le père d’Alice, photographe, qui a rapporté ces kachinas d’Arizona.

Après avoir fait la connaissance d’André Breton sur le bateau qui les emportait loin de cette France prise dans les tourments de la guerre, il est allé avec l’écrivain découvrir les indiens Hopi. Alice raconte donc au compte-gouttes cette histoire d’un autre temps.

Deux récits, deux époques s’imbriquent donc dans ce livre. Les couleurs éclatantes des Hopi se mêlent aux couleurs ternes de la Normandie. Le style est dépouillé et il peut en dérouter plus d’un. En fait, j’ai trouvé qu’il correspondait parfaitement à l’état d’esprit du narrateur qui se cherche encore. Et Alice, grâce à ces histoires trop longtemps restées en elle, va l’aider à trouver l’or du temps.

Ce livre montre que derrière le silence et le visible se cachent toujours de grandes leçons. Certaines phrases m’ont marquée.
Quand Alice dit au narrateur :
– Votre regard est un regard de Blanc. Vous ne voyez que la surface.

Ou encore :
-Vous êtes un Blanc. La pensée des Blancs se limite au monde du visible. La pensée des Hopi est bien plus vaste.

Effectivement :
Il y a tout ce que nous comprenons, tout
ce que nous sommes capables de transcrire en essayant d’être au plus
près. Et puis il y a le reste.
Tout le reste. Le monde des apparences,
des silences. La vastitude de l’innommable.
Ce monde est intranscriptible. Il répond à une autre logique. Parfois même, il n’a aucune logique.
Il faut décoder.
Le déplacement imperceptible. Sans doute est-ce là ce fameux pas de côté cher à André Breton.

Là encore j’ai retrouvé, comme dans Seule Venise, l’écriture hachée de Claudie Gallay ; là encore j’ai eu l’impression qu’une grande force se dégageait de ce récit initiatique. La maison d’Alice est hors du temps, elle est comme un sanctuaire qui dévoile peu à peu toutes ses richesses. Même si on ne connaît pas grand chose du narrateur, on s’attache facilement à cette figure perdue.

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