Dans la forêt rouge, Chelsea Mortenson & Jen Rice

Les humains ne savaient pas quoi faire de ces arbres malades, de cette forêt rouge. Ils décidèrent d’arracher les grands arbres qui étaient là avant toi, puis de les enterrer. De nouveaux arbres furent plantés. Et c’est ainsi que tu es arrivé ici, avec d’autres arbres sans mémoire, qui grandissent comme toi sur ce sol silencieux.

Comment grandit-on sans mémoire ? Comment pousse-t-on sans savoir ce que racontent nos racines ? Le 26 avril 1986 a eu lieu en Ukraine une catastrophe nucléaire. Là bas, dans la zone irradiée, certains arbres sont devenus rouges. Rouge comme la démesure humaine. Face à eux, à leur radioactivité, les hommes désemparés par la conséquence de leurs actes les ont abattus, puis enterrés. Sans doute parce qu’il est plus facile d’enterrer ce qui nous fait peur, sans mesurer que la mémoire revient toujours un jour … Aussi, toujours sur cette même terre radioactive, de nouveaux arbres ont été plantés. Faire table rase du passé, enfouir, et oublier.

Dans la forêt de Prypiat, sur cette terre brûlée, grandissent des arbres sans mémoire : leurs racines ne leur racontent rien des siècles passés, des légendes qui peuplent la terre ukrainienne, des ogres, des sorcières, mais aussi des fées. Pourtant, sur cette terre outragée, les animaux sont revenus. Comme cet ours qui croise une nuit la route de cet arbre sans mémoire. Il lui raconte ce qu’était cette terre avant la catastrophe, mais lui dit surtout qu’un jour ses racines atteindront celles des anciens arbres, enterrés en dessous de lui. Le jour viendra où les deux se réuniront, et le petit arbre saura.

Voici un album qui soulève, mine de rien, de nombreuses questions : l’importance de la mémoire, la démesure des hommes, la résilience de la nature. Parce que dans cette région de l’Ukraine, cette zone contaminée s’est reconstruite sans les hommes, des animaux qui avaient quasiment disparu d’Ukraine sont revenus vivre ici. Certains hommes aussi. Parce qu’ils ne pouvaient faire autrement, attirés comme des aimants sur cette terre qui a toujours été la leur.

Parce que la nature a su s’adapter après le feu des hommes, après cette apocalypse humaine, parce que l’Ukraine est une terre au sol gorgé de légendes, parce que des animaux là-bas y vivent dans une réelle liberté, parce que cet album dit l’urgence, dit le feu, mais aussi la résilience et la reconstruction. Parce qu’il dit la beauté, malgré tout. Comme cette herbe qui se fraie un chemin malgré le béton qui l’entoure. L’album dit tout ceci, et même plus. Il est temps, 33 ans après, de se tourner vers ce passé qui fait peur, ne plus s’aveugler. Oui, cela a existé, oui cela fait peur, oui cela peut avoir lieu n’importe où, mais oui la nature renaît. Car son temps n’est pas notre temps humain.

Un album jeunesse indispensable . Un memoranda. Ne pas oublier pour ne pas reproduire. Un album dont les illustrations ont été faites sur des écorces de bois. Le lecteur y voit les nervures, glisse son doigt dessus. Les sillons disent aussi leur mémoire, les images y sont gravées « in cute ». Ecoutez-les.

Sabine aussi a lu ce bel album. Comme une évidence.

Sabine aussi a lu ce bel album. Comme une évidence.

Publié à la ville brûle. Maison d’édition à découvrir.

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